16/10/2011

Carte blanche à Agnès Letestu

16/10, Opéra de Massy, Compagnie 3e étage
 
Massy, c’est la campagne. D’habitude quand je prends le RER C, je m’arrête avant. Après, il y a de la forêt, des villes aux noms bizarres (Chilly-Mazarin !?), et une station où je n’étais jamais passée qu’en TGV : Massy-Palaiseau. La ville a de la gueule, c’est du moins ce que j’ai pensé en la traversant en bus : de grands espaces verts, de très beaux espaces même, avec des jets d’eaux et des palmiers,  des bâtiments imposants dénotant quelques efforts architecturaux. L’ « Opéra » lui-même, sous une verrière, donne sur une grande place. Le problème, c’est que le dimanche c’est vide, à part quelques jeunes qui zonent sur ladite « Place de France ». Tout un programme.



Le théâtre est bien rempli ce jour-là, les 800 places sont vendues depuis longtemps, et il y a même des dames qui repartent dépitées de ne pas en avoir eu le jour-même. Invasion de Parisiens aux dépens des Massicois ? Non, ceux-ci ont même bénéficié d’un placement prioritaire, et en ayant réservé le jour de l’ouverture, je me retrouve quand même au rang X, c'est-à-dire tout au fond. À 29€50 la 2ème catégorie, réduction étudiante inclue, c'est-à-dire très cher (2 catégories disponibles), même si la salle est confortable et le dénivelé très appréciable (je soupçonne le constructeur de l’avoir fait sur-mesure pour Cams, que j’ai malheureusement manquée).
Conséquence du nom du rang peut-être, les ouvreurs passent toute la première partie à nous braquer leurs lampes torches au visage, soit pour vérifier ce qu’on fait, soit en cherchant à replacer les nombreux retardataires. Je découvre à l’entracte qu’ils pèchent par excès de gentillesse : lorsque je descends quémander un replacement, l’ouvreuse m’indique directement les places restées vides. Je ne suis pas mécontente de me défaire de mes trois Parisiens de derrière, qui comparent à voix haute les mérites de l’Opéra de Massy avec celui de Garnier, et me toisent avec une sympathie condescendante lorsque je leur offre mon programme imprimé (merci Dansomanie) en les entendant se plaindre de ne pas savoir ce qui se danse. Eh bien, on y vient.

Première partie

Les petits jeunes pour commencer : François Alu et Charline Giezendanner donnent le ton avec la Tarentella de Balanchine : tambourins et sourires malicieux, tutu rouge à paillette et collant noir, du soft et du convenu. Ce qui saute aux yeux c’est avant tout le placement : des pieds précis, parfaitement en dehors, tous est très net – c’est d’ailleurs un peu ce que je leur reproche, on admire tellement le bas de jambe qu’on ne regarde que ça, sans doute parce que le haut du corps est moins expressif. Un délice de petits pas chez elle et de belles envolées pour lui.
Delibes Suite © José Martinez

La musique de La Source résonne dans le noir, comme un avant-goût de la Première samedi prochain. Elle me rappelle aussitôt Soir de Fête avec l’École de Danse il y a 2 ans, et je retrouve d’ailleurs Léonore Baulac : aussi précise que sa collègue, un certain panache dans les épaulements, d’autant plus bienvenu que son partenaire, Audric Bézart, en a à revendre. Il est quand même plus classe lorsqu’il n’est pas costumé en blaireau (pensée émue pour Mimy). La petite robe rayée et le complet à rayure dessinés par Agnès Letestu, sont élégants, la chorégraphie aussi. José Martinez s’amuse à casser les codes, en proposant par exemple des diagonales en remontant dos au public, des parallèles, ou une fausse entrée de la fille au début de la variation de l’homme, puis sa réapparition pour une demi-lune de grands jetés au moment où il se lance dans un manège. Audric Bézart y prouve sa souplesse, mais un certain manque de puissance sur la fin.
Ces deux premiers couples font montre d’un joli travail, et l’on regrette de n’avoir pas plus d’occasions de les admirer à l’Opéra, à cet âge où ils devraient faire plus de galas et de prises de rôle. Plaisir aussi de les voir développer la belle technique propre de l’Opéra, quitte à s’emmêler les pieds parfois.

La pièce de Samuel Murez, Processes of Intricacy, fait un peu cheveu sur la soupe en ce dimanche après-midi, et j’avoue avoir eu du mal à rentrer dedans ; beaucoup moins, étrangement, à revenir dessus après coup. On entend la voix du régisseur, ce qui provoque quelques rires car on peut croire d’abord à une erreur technique. Le rideau de fond à demi-levé laisse voir les projecteurs. Les danseurs s’avancent et... dansent ? Pas vraiment. Ils effectuent des mouvements, l’un après l’autre, parfois en même temps, puis s’arrêtent et recommencent un peu plus loin. Ludmila Pagliero et Josua Hoffalt sont superbes, mais le reste est froid, ce n’est pas vraiment de la danse, ni vraiment agréable à regarder, la virtuosité est cassée. La voix off qui commande les effets lumières et les danseurs donne l’impression que tout cela n’est qu’une industrie et laisse voir l’envers du décor : on est dans la déconstruction, les danseurs ne sont là – on le voit et on l’entend à leur souffle – que pour effectuer des mouvements jusqu’à ce que la durée du spectacle soit terminée. D’ailleurs, à la fin, alors que les applaudissements éclatent, ils ne saluent pas mais repartent bras dessus bras dessous, le travail effectué. On aurait bien aimé avoir le mode d’emploi.
Processes of Intricacy © Cherylynn Tsushima

Une création de Lacotte, sur une musique d’Ernest Chausson, voilà de quoi attiser la curiosité, pour une fois qu’on y a droit en France. Une femme tente de retenir un homme qui la quitte, le supplie mais ne parvient pas à l’empêcher de partir. Plus tard, elle lit sa lettre, récitée par une voix off, où il lui annonce qu’il a perdu tout ce qu’elle lui avait envoyé au jeu. Elle se prend la tête entre les mains, mais on sent que c’est pour lui, et pas pour son argent qu’elle s’inquiète. Il revient, lui demande de lui pardonner ; elle fait mine de se détourner un moment puis retourne dans ses bras, ce qui donne lieu au pas de deux qui compose l’essentiel de Lettres d’un joueur.
Les étoiles entrent en scène, le pas de deux est doux, et on sent qu’il y a quelque chose d’achevé dans leur danse que n’avaient pas les couples précédents. Au-delà, la chorégraphie est peu inventive : beaucoup de portés, Stéphane Bullion ne cesse de faire tourner sa partenaire sur ses épaules, sans réelle prise de risque. La voix off de la lettre est trop rauque pour croire qu’il s’agit de lui, et très monocorde, elle ne fait que lire les mots. Il y a un effort au niveau du jeu de son côté, qui reste néanmoins un peu blanc, tandis que le rôle de la femme est taillé sur mesure pour la tragédienne qu’est Agnès Letestu. Les portés et le piano annoncent déjà la Dame aux Camélias.

Je profite de l’entracte pour me replacer une bonne quinzaine de rangs plus bas, d’où j’aperçois les vieilles habituées de l’AROP (toujours les mêmes) au premier rang plein centre, qui applaudissent à tout rompre tout ce qui est Opéra et ne lâchent pas une claque pour le reste.

Deuxième partie

Le programme que j’avais imprimé annonçait un solo de Nicolas Paul pour Ludmila Pagliero ; il n’en est rien, et on peut imaginer que la première danseuse qui ne chôme pas en ce moment était bien occupée avec la création de La Source. Les deux pièces suivantes reposent sur des chansons, ce qui convient particulièrement bien au lieu et au public.
On retrouve Agnès Letestu et Stéphane Bullion pour la première, Non, rien de rien d’Edith Piaf, chorégraphiée par Ivan Favier. Elle est habillée en gamine, avec des tresses et une robe qui lui tombe jusqu’aux genoux et lui raccourcit les jambes, le maillot très échancré, ce qui n’est pas très heureux. La danse est jolie, spéciale, le couple se noue et se dénoue, roule ensemble, comme des lycéens sauf qu’ils n’en sont pas. Il faudrait vraiment que les solistes de l’Opéra de Paris apprennent à choisir des rôles qui leur conviennent, et surtout à les donner aux jeunes à qui ça convient.
Remarque inverse avec Les Bourgeois de Jacques Brel, mis en pas par Ben van Cauwenbergh : François Alu est taillé pour le rôle, il en a la verve et la virtuosité, cette fois sans aucun faux pas. On suit l’évolution du personnage qui m’avait manquée lorsque je l’avais vu en février à Londres (que de souvenirs !) : bon acteur, le jeune homme rajoute même les bruitages. Il est parfait, brillant techniquement, et justement un peu trop propre : tirer la langue ne suffit pas à figurer un homme ivre, et j’aurais bien aimé voir ce saut en X dont il était parfaitement capable. Ovation méritée.
Les Bourgeois © Seaquest Dance

Quelques mots en anglais, un très beau texte : c’est du Shakespeare, ce qui me rappelle mon vieux rêve de mettre des mots sur la danse. Le reste valait moins la peine. La jeune danseuse-chorégraphe qui entre en scène, Pasqualina Noël, porte une jupette et un corset brillants comme une armure, avec une chemise brune dessous. Elle se frotte les seins et les fesses sans aucune sensualité, il y a même une certaine vulgarité à laquelle le personnage éponyme de la pièce, Lady Macbeth, n’est pas étrangère. Comme on pouvait s’y attendre, elle finit en chemise ensanglantée, tourne autour d’un rond lumineux et finit par s’allonger dessous. Au moins, son passage a permis au premier couple de se reposer.

Mi Favorita, qui fait revenir tous les solistes de la première partie, est un ballet plein d’humour où José Martinez déjoue à nouveau les codes du ballets tandis qu’Agnès Letestu déconstruit ceux du costume : jupette, tutu à cerceaux, strass ou en velours, languettes, tous dans des tons fuchsia qui me ravissent, sur fond bleu pour les allergiques. Le rideau commence par ne s’ouvrir que d’un mètre, laissant voir des pieds dans des chaussures à talon puis des pointes, et c’est ensuite au tour des lumières de jouer sur l’entrée des danseurs. Entrées ratées, laissés-pour-compte, show-offs, le meilleur moment reste la bataille d’ego entre les trois garçons : Audric Bézart plein de hauteur, François Alu qui a bien du mérite de ne pas dépareiller entre un Sujet et un Premier danseur, c’est plutôt bon signe pour lui, et Josua Hoffalt avec un demi-sourire de serial lover. Cela fait un peu désordre parfois, les traits comiques (comme lorsque les filles jouent avec les garçons ou tournicotent autour des rideaux de coulisses) pourraient être plus marqués. Charline Giezendanner, Léonore Baulac et Ludmila Pagliero ont l’air de bien s’amuser. La salle est peu réactive mais applaudit beaucoup.
Mi Favorita © José Martinez

Malgré la longue série d’applaudissements pour un rappel après Mi Favorita, les danseurs ne reviennent pas, et on découvre à leur place Stéphane Bullion et Agnès Letestu. C’est un peu dommage je trouve qu’ils n’aient pas réussi à se défaire de la hiérarchie du corps de ballet : même pour un gala à l’extérieur, les étoiles dansent de leur côté, alors qu’Agnès Letestu aurait tout à fait pu danser avec Audric Bézart. Le pas de deux de la Dame aux Camélias de Neumeier, vu et apprécié en gala, ne passe pas du tout ici : je ne perçois pas de courant entre les deux danseurs, là encore il passe son temps à la porter et cela paraît parfois un peu difficile (ceci dit, j’avais déjà eu cette impression avec Aurélie Dupont et Jiri Bubenicek, donc rien n’est perdu). Elle joue le désespoir mais elle est seule. Les filles, il va vraiment falloir se cotiser pour offrir à son partenaire des cours de théâtre, ce n’est pas possible d’avoir un visage pareil et de ne pas savoir s’en servir.

Pour finir, un gala bien sympathique, avec quelques lacunes qui ont fait tout son charme, et je ne regrette pas le déplacement. N’oubliez pas d’aller lire le compte-rendu de Cams qui y était aussi.
Au fait, l’ « Opéra » de Massy, c’est la zone, ils l’ont construit au milieu d’une cité ; c’est ambitieux, honorable, mais je ne dirais pas que c’est 100% efficace. Prévoyez une tenue adaptée.

8 commentaires:

mimylasouris a dit…

Ce que tu dis de la pièce de Samuel Murez me fait étrangement penser à une pièce de Forsythe. Approximate Sonata, je crois que c'était... Peut-être inspiré de, sans grande inspiration ?

J'aurais bien aimé voir (Audric Bezart, on s'en doute mais aussi) Mi Favorita, cela a l'air frais et drôle - puis les costumes de Letestu sont rarement laids, euphémisme inside.

Pink Lady a dit…

Je pense que Samuel Murez était inspiré, seulement ce n'était peut-être pas le meilleur endroit pour présenter cette pièce, et j'avoue que le cocktail danse contemporaine + absence de musique, ça faisait un peu beaucoup pour moi.

Mi Favorita est en effet une pièce à voir, pour cela il faudrait qu'elle entre au répertoire de l’École de Danse !

Cams a dit…

Mais Massy c'est la zone de manière générale! Je le dis d'autant plus facilement que c'est chez moi! Je viens de la ville d'à côté et y ai travaillé longtemps.
L'opéra est très beau mais difficilement accessible je trouve. Obligation de prendre sa voiture ou un bus...
Mais pour ma part, j'étais très contente d'y voir un gala de l'Opéra de Paris car c'est dans cette salle que je vais mes spectacles de fin d'année. J'aurais certainement une petite pensée à ce sujet la prochaine fois que je serais en coulisse!
Sinon j'ai passé deux heures très agréables. Il y avait effectivement des pièces un peu particulières qui n'étaient peut être pas hyper adaptées au public du jour.
Comme toit j'ai beaucoup aimé François Alu qui est plein de promesses. Je lui souhaite bien de la chance pour le prochain concours de promotion!!

Pink Lady a dit…

C'est pareil en semaine alors ? Dommage, il y a clairement de la volonté en matière de politiques urbaines, mais ça fait un peu ville morte.

J'ai moi aussi passé deux heures très sympathiques, le programme était assez varié, et je souhaite le meilleur à François Alu - il était déjà remarquable aux démonstrations de l’École de Danse, lui et son camarade Neven Ritmanic.

(Tu y fais tes spectacles en plus ? Chanceuse. Je me disais bien qu'ils t'avaient bâti la salle sur mesure...)

mimylasouris a dit…

On a l'impression d'être chez soi lorsqu'on va voir un spectacle dans une salle où on a dansé. Je me souviens à Montansier d'un débat avec le metteur en scène juste après une pièce de théâtre ; les techniciens commençaient à ranger les décors et j'ai reconnu l'un deux (qui m'a aussi reconnu !), hyper sympa, qui m'avait recloué mes pointes (elles avaient choisi de lâcher juste avant l'examen, sinon ce n'est pas drôle). Et la fois suivante, on se dit que, tiens, Machin a dû être dans cette loge et que Bidule s'est peut-être lui aussi vautré dans ce canapé... Et je peux le dire avec certitude : je me suis échauffée sur la barre qu'a utilisé Lopatkina (tellement pourrie qu'il n'y en a pas deux pareil - une honte de l'avoir affublée de ça). Voilà, c'était pour la confession futile du jour.

Pink Lady a dit…

La grande classe :-)
C'est l'avantage d'habiter dans des villes moyennes. A Paris c'est sûr que tu as peu de chances de faire ton spectacle de fin d'année sur la scène de l'Opéra. Depuis que j'ai eu l'occasion de danser sur celle du Sébastopol à Lille, je me demande toujours comment font les danseuses des compagnies en tournée pour ne pas se fouler la cheville, sachant que le lino cache un parquet vermoulu qui réserve bien des surprises...

Alice a dit…

Snif, mon com n'est pas passé.

Je disais donc que j'adore José Martinez chorégraphe et je suis ravie qu'il vienne prendre les rênes de la CND d'Espagne.

Pink Lady a dit…

Un bug ?
Oui, tu as bien de la chance d'être en Espagne, le changement devrait être intéressant à suivre. Sachant que Tamara Rojo a elle aussi des vues sur la compagnie, celle-ci ne devrait pas trop mal se porter dans le futur...