16/07/2011

In conversation with Tamara Rojo

11/05, Clore Studio Upstairs

Je l’ai assez peu vue cette saison, mais chaque rencontre aura été mémorable. D’abord dans Themes and variations, le jour où Alicia Alonso, créatrice du rôle, occupait la loge royale ; la seule fois de la saison où j’ai récupéré une place d’orchestre (et alors que j’écris ces mots, je reçois une offre jeune pour y retourner...). Puis à la première de Giselle avec Carlos Acosta, billet obtenu le jour-même en toute simplicité sur internet. Et dans la fantasque reine de cœur d’Alice in Wonderland. Une technique parfaite, un jeu d’actrice convainquant ; les ingrédients pour s’aligner honorablement sur la grille des solistes superstars du Royal Ballet.
C’est Luke Jennings, critique pour The Observer, qui l’interviewe pour l’occasion – je l’avais déjà rencontré (c’est beaucoup dire, vu la vitesse à laquelle il s’était évanoui le métro) à l’occasion du cours The Word is Dance. Après une assez longue introduction au cours de laquelle il nous décrit ce qui rend selon lui une représentation exceptionnelle (= de nombreux éléments + le mystère), et une vidéo où on la voit danser un pas-de-deux avec Jonathan Cope en tenant à la main un médaillon en forme de cœur (?), il en revient à elle, qui n’a pas encore dit un mot. La belle a revêtu pour l’occasion une jolie robe tendance Black Swan (pas sûre qu’elle ait approuvé la comparaison). Elle parle d’une voix douce, posément, avec un très léger accent.
Tamara Rojo et Luke Jennings

Q.- Comment avez-vous commencé la danse ?
Tamara : Je vivais à Madrid et il y avait des activités sportives extrascolaires après l’école. J’ai à peu près tout fait, sauf de la danse. Un jour, ma mère était en retard pour venir me chercher, et comme il faisait froid, la professeure de danse m’a proposé de venir à l’intérieur. Ce fut un choc de découvrir ce monde d’harmonie et de musique. La professeure de danse était la seule jolie chose de la classe, comme une fleur au milieu des dames de 60 ans qui prenaient le cours.
J’ai harcelé mes parents pendant 6 mois avant de commencer. C’était un bon professeur, qui comprenait les enfants, très gentille et positive. Elle vous poussait toujours à aller plus loin. Ensuite, j’ai travaillé avec Victor Ullate, qui venait de quitter Béjart et voulait fonder un ballet national pour prouver qu’il avait eu tort. J’ai vu un court extrait à la télévision avec des jeunes de son école, et j’ai demandé à ma mère de m’y emmener.
 
Q.- Combien de temps avez-vous mis à considérer la danse comme un métier ?
Tamara : Un assez long moment. Je pensais qu’être une ballerine voulait dire prendre des classes jusqu’à être capable d’enseigner la danse !
Luke : Ça l’est, en effet, pour certaines personnes.
Tamara : Ma mère m’a emmenée voir le Lac des Cygnes avec une compagnie russe. J’ai détesté ! Pour moi la danse était quelque chose de privé, entre moi et mon corps, pas quelque chose d’aussi ridicule que de raconter une histoire. J’ai été choquée. Mais je voyais aussi ces extraits à la télévision que j’aimais beaucoup.
 
Q.- Quand avez-vous décidé de faire ce métier ?
Pratiquement dès le début. Lorsque les gens me demandaient ce que je voulais faire plus tard, je répondais : « danseuse et infirmière » ou « danseuse et avocate » ou « danseuse et journaliste »…
 
Q.- Est-ce que vos parents étaient d’accord avec votre choix ?
Non. En Espagne, les écoles de danse sont des académies privées. Vous devez choisir avec l’école normale. Ma mère a insisté pour que je ne fasse de la danse que si j’avais de bonnes notes à l’école. Je prenais des cours de danse de 9h30 à 13h00, puis j’allais à l’école de 14h00 à 18h00, et je retournais à l’école de danse de 18h30 à 21h30. J’ai commencé les cours de danse à 9 ans, et je suis entrée dans la compagnie à 16 ans.
 
Q.- Le talent est une chose rare.
Au début c’était une libération. Je m’évadais, car vraiment je détestais l’école, et là je n’avais pas besoin d’interagir avec qui que ce soit. Il n’y avait pas de compétition du tout. Puis quand j’ai pris des cours avec Victor, c’était un professeur très cruel, qui humiliait les gens : il trouvait qui était votre meilleure amie et vous opposait à elle. C’était en même temps un bon professeur. Il vous mettait devant la classe pour vous donner des corrections, mais s’il ne vous donnait pas de corrections, il vous ignorait complètement, ce qui voulait dire que vous n’étiez pas bon. C’est comme ca qu’il m’a eue, par la fierté.
 
Q.- Rêviez-vous d’être danseuse étoile ?
Non, je voulais être assez bonne pour partir. Il nous disait constamment que nous n’étions pas assez bons. Le samedi après la classe, il nous montrait des vidéos - ce qui est une bonne chose au fond. C’était des vidéos de Mikhaïl Baryschnikov, de Rudolf Noureev, de Margot Fonteyn, de Lynn Seymour, et il nous faisait croire que c’était le standard à l’extérieur ! Que pour décrocher un emploi il fallait tourner mieux que Baryschnikov, sauter plus haut que Noureev, être plus belle que Margot et plus sexy que Lynn... C’est ce que j’ai cru jusqu’à ce que je gagne le concours de Paris.
 
Q.- Ça a dû être très différent à l’extérieur...
Oh oui. J’ai été engagée à Glasgow. Ce furent les 6 mois les plus heureux de ma vie. J’ai appris pour la première fois Le Lac des Cygnes, Casse-Noisette, La Sylphide, Roméo et Juliette… je n’avais dansé que Giselle en Espagne. C’était beaucoup de nouvelles connaissances. J’étais vraiment heureuse, et je l’aurais été si j’étais restée.
 
Q.- Qu’est-ce qui vous a mis entre les mains de Derek Deane ? (NdPL : directeur artistique de l’English National Ballet à l’époque) 
Lui-même ! Il était sur le point de monter son Lac des Cygnes « in the round » sur la scène du Royal Albert Hall (que tout le monde connaît bien désormais, puisque ce ballet a fait l’objet du premier opus du documentaire sur l’ENB The Agony and the Ecstasy, diffusé récemment sur la BBC). Il pensait au départ monter Roméo et Juliette, et il cherchait une Juliette. Il m’a vue danser Juliette et il m’a offert un contrat. J’ai quand même passé une audition, mais de pure forme…
Pour moi l’English National Ballet représentait le London Festival Ballet de Peter Schaufuss (la compagnie a changé de nom en 1988), qui avait fait une production de Roméo et Juliette extrêmement populaire en Espagne.
Tamara Rojo dans Emeraudes de Balanchine

(Diffusion d’un extrait d’Émeraudes, puis :) Q.- A quoi pensez-vous lorsque vous dansez ? Comment préparez-vous un rôle ?
J’essaie de trouver une odeur, quelque chose dans ma mémoire pour être cette chose, pour créer une atmosphère. Ce ballet était français, donc ce devait être un parfum. Comme dans ces parfumeries désuètes à Paris : lorsque vous entrez vous en prenez une bouffée dans la figure, et vous savez que vous êtes à Paris...

Q.- Comment vous préparez-vous techniquement pour un rôle ?
J’aime répéter beaucoup, jusqu’à ce que cela soit presque instinctif, que mon corps fasse avant que je pense. J’ai aussi des avertissements avant les pas. L’esprit est presque séparé, une partie est le personnage, une partie fait attention aux corrections. Parfois, après une représentation vous vous sentez très bien, et vous ne l’étiez pas tant que ca ; parfois vous ne le sentez pas et le public a adoré.
J’ai travaillé avec Lynn (Seymour, j’aimerais tant être à moitié aussi bonne qu’elle l’était. Elle était maîtresse dans l’art de devenir n’importe qui.
 
Q.- A quel point êtes-vous vous-même, et à quel point Aurore ?
Ca dépend… parfois je frime… (Rires dans le l’assistance – tout le monde pense à cette vidéo de  La Belle au Bois Dormant où on la voit tenir un équilibre pendant de longues secondes.) Parfois je frime au-delà d’Aurore. Parfois j’ai des problèmes avec ma directrice artistique. Elle veut voir Aurore, pas Tamara Rojo en train de frimer. Mais parfois je me dis que je n’ai pas fait 30 ans d’exercices à la barre pour rien, alors allons-y, frimons...

Tamara évoque ensuite son rapport à la tradition, dont elle manque, venant d’Espagne, tandis que les gens qui en ont n’en sont pas conscients, ce qui rend difficile de l’obtenir.

Tamara Rojo dans La Belle au Bois Dormant de MacMillan

Q.- Que faites-vous lorsque vous ne dansez pas ?
J’aime beaucoup les arts en général. J’adore aller tout simplement voir des expositions, des concerts, d’autres compagnies de danse venir à Londres. J’adore le théâtre anglais. Je lis beaucoup. Dans ma jeunesse je pensais que c’était un crime de ne pas finir un livre qu’on a commencé, maintenant j’ai changé…
 
Q.- Au sujet de la technique, vous n’aviez pas le corps le plus adapté.
C’était l’enfer. Mais j’ai décidé de faire ce travail, alors j’ai travaillé très dur, et pas seulement la danse classique. J’irais dans n’importe quel endroit du monde pour améliorer mon corps. J’ai deux jambes flottantes (?), j’ai été voir un physicien à Cuba pour ça.
Ici nous avons la chance d’avoir Patrick Rump, un thérapeute du sport qui semble connaître absolument tout ce qui concerne le corps humain. Il peut vous aider à sauter plus haut, à acquérir de la force, de la souplesse. Ses méthodes vont complètement à l’inverse de celles du ballet. Avec lui j’ai soulevé des poids de 25 kg. Au début je pensais qu’il était fou. Il a aidé Alina (Cojocaru, et en voyant qu’elle lui faisait confiance je lui ai fait confiance aussi. Maintenant je peux sauter comme je ne l’avais jamais fait. Après avoir travaillé un an avec lui. Il a travaillé avec Forsythe.
Nous faisons 147 représentations par an, c’est beaucoup. A l’Opéra de Paris et au Marinsky il y a 200 danseurs, ici seulement 90. Je ne connais aucune compagnie au monde où les danseurs travaillent si dur, surtout le corps-de-ballet. La fatigue [musculaire] est dangereuse, elle conduit aux blessures. C’est aussi un problème de devoir répéter 6 programmes en même temps – 9 avec les programmes mixtes ! Même si pour des raisons marketing, c’est bien d’avoir Cendrillon en décembre puis à nouveau en mai.
 
Q.- Qu’est-ce qui vous a menée à suive des cours de management ?
J’ai toujours eu ce sentiment qu’il y avait une attente en Espagne, et qu’un jour je vais devoir rentrer car il n’y a rien là-bas, pas de compagnie etc. Parce que je suis la danseuse qui a eu le plus de succès au dehors, je voulais être prête, je veux être la meilleure, je veux être Ninette de Valois. Lors de ce cours j’ai rencontré trente danseurs, et on en a parlé pendant une semaine. Je suis née au Canada, donc j’ai envoyé une candidature à Karen Kain (directrice artistique du National Ballet of Canada). Ils ont été incroyable, ils m’ont laissé tout voir. J’étais partout, et j’ai interviewé tout le monde. Tous les jours, j’arrivais avec cent nouvelles questions et mon petit carnet. Karen m’a beaucoup appris aussi, elle était glamour, et très douée pour obtenir ce qu’elle voulait. Je l’ai vue entrer dans une salle où se trouvaient trente mécènes et réussir à en tirer un million de dollars en trente minutes !
 
Q.- Pensez-vous être capable de faire la même chose ?
Hum... oui, je crois que j’ai appris quelques trucs! (rires)
 
Q.- Est-ce que vous envisagez d’enseigner ?
Mon amie Darja (Klimentova, principal à l’English National Ballet) m’a proposé de l’accompagner à ses écoles de danse d’été en République Tchèque. J’ai hésité mais Darja m’a dit « Tu n’arrêtes pas de me donner des corrections ! » et j’ai accepté. J’ai beaucoup aimé. Ensuite, j’ai fait des stages de danse en Espagne etc. Je suis professeur invité à la Royal Ballet School depuis 3 ans pour les deux dernières années d’école, c’est un grand honneur.
 
Q.- En tirez-vous la même satisfaction qu’une représentation ?
Vous vous sentez béni après une bonne représentation. Vous ne dormez jamais aussi bien. Il y a une satisfaction émotionnelle dans l’enseignement mais aussi intellectuelle, le fait de voir le progrès, la soif d’apprendre.

Tamara Rojo sur une affiche du Royal Ballet

[Extrait de The Song of the Earth. Les danseurs ne cessent de sortir du cadre.] Q.- Qu’est-ce que ce ballet représente pour vous ?
C’est au-delà des mots. C’est vraiment un chef d’œuvre. Je l’ai dansé avec Jonathan Cope et Carlos Acosta, deux personnes que j’adore. Ce ballet traite des premiers sentiment humains : la peur, la mort. Vous perdez un être cher. C’est l’un de mes ballets préférés. C’est tellement riche, différentes cultures se superposent : l’Asie avec le poème japonais – Kenneth (MacMillan a très bien fait de mettre de la simplicité dans le mouvement ; Mahler pour la densité allemande. C’est innocent et neuf.

Au bout d’une petite heure, on passe déjà aux questions-réponses avec le public. Une première personne âgée lève la main pour dire que c’est le meilleur moment qu’il ait passé ici, depuis le temps qu’il vient, tant Tamara Rojo est douée pour articuler ses émotions (pour articuler tout court, je dois dire, ce qui la rend agréablement facile à comprendre). Pour ma part je me fais cette réflexion pratiquement à chaque fois que j’assiste à une de ces séances.

Q.- Pensez-vous avoir la force nécessaire pour être la De Valois d’Espagne ?
Oui.

Q.- Comment êtes-vous venue de l’English National Ballet au Royal Ballet ?
J’ai dansé trois ans à l’ENB. La deuxième année, Monica Mason est venu mettre en scène le Sacre du Printemps de MacMillan. J’ai tellement aimé le ballet et les répétitions que je lui ai dit que j’aimerais rejoindre le Royal Ballet. Anthony Dowell (directeur du Royal Ballet de 1986 à 2001) a dit qu’il n’y avait pas de contrat disponible, mais six mois plus tard il m’a rappelée. Je voulais danser plus de MacMillan. Je pensais que MacMillan était le meilleur, puis j’ai changé d’avis avec Liam Scarlett.

Q.- Avez-vous aimé travailler avec Liam?
Liam Scarlett peut lire une partition de musique. Il est très professionnel. Il a un vocabulaire incroyable pour quelqu’un de si jeune. Il a aussi le courage de laisser ses danseurs improviser. Il est très mature comme artiste. Je pense que nous verrons de très belles choses de lui.

Q.- Avez-vous peur avant d’entrer en scène ?
Je n’ai jamais eu beaucoup le trac. Seulement si je ne suis pas assez préparée, mais j’ai tendance à être plus qu’assez préparée.

Q- Qui sont vos partenaires préférés ?
Jonathan Cope et Carlos Acosta sont ceux qui m’ont le plus influencées. Je n’aurais pas été la danseuse que je suis aujourd’hui sans ces merveilleux partenaires. J’aurais été une autre Manon si ça n’avait pas été avec Acosta.

Q.- Quel est le problème avec votre corps ? Il semble parfait.
Merci... Je n’ai pas de souplesse naturelle, ni d’en-dehors. Je ne suis pas le genre de personne qui peut se lever le matin et faire le grand écart.

Q.- Avez-vous pensé devenir un professeur à temps complet ?
Pas encore. Mais de toutes façon ça sera trop tard pour vous. (Rires - ses réponses tranchées et directes impressionnent tout le monde.)

Q.- Pensez-vous que MacMillan est le meilleur chorégraphe ?
Oui. Il est génial pour raconter des histoires et aussi les pièces abstraites. Certaines chorégraphies ont l’air vieillottes très vite, parce qu’elles ne donnent aucun doute : vous êtes seulement autorisé à faire exactement ce qui est écrit. Dans les ballets de Kenneth MacMillan, il y a de la place pour ajouter quelque chose de vous-même. Donc ils ne semblent pas vieillots.

Q.-Est-ce qu’une histoire est nécessaire dans un ballet ?
Cela dépend de la qualité du travail. Pour (Wayne) McGregor ou pour Balanchine, les mouvements parlent pour eux-mêmes. McGregor fait le mouvement, il a un corps extraordinaire ; vous devez le reproduire, ce n’est pas facile. Vous devez être son miroir à votre propre façon. Il est très rapide et s’attend à ce que vous vous souveniez des pas le jour suivant. Forsythe, Kylian, Murray – c’est pitié que l’on n’ait pas ses ballets ici.

Q.- Êtes-vous tentée par la chorégraphie ?
J’ai déjà chorégraphié une pièce pour faire un essai. Malheureusement je suis overbookée en tant que danseuse, je voulais participer à la soirée au Linbury cette année mais je suis trop occupée juste comme danseuse, je n’ai pas le temps. J’espère que j'en aurai plus tard.

Q.- Quel est votre pas favori ?
Les fouettés. J’adore prendre des risques. Pas ici, mais en gala, j’expérimente, je frime, je deviens sauvage, parce que c’est hors de contexte. J’adoré les fouettés, le risque. Je déteste les piétinés.

Q. – Un rôle que vous souhaiteriez désespérément danser ?
La Dame aux Camélias de Neumeier, Giselle de Mats Ek, la fille de La Maison de Bernarda Alba, Petite Mort de Kylian...

Q.- Savez-vous pourquoi il y a autant de danseurs espagnols au Royal Ballet ?
Dans notre culture il y a la musique et la danse. Les écoles de Cuba, d’Argentine et d’Espagne sont très bonnes.

Q.- Quelle a été votre réaction devant le film Black Swan ?
J’ai détesté. (Murmures approbateurs du public âgé, émoi intérieur des blogueuses présentes, je suis plus mitigée.) Déjà j’ai pensé que c’était bidon, que le script était mauvais, que le jeu était mauvais, avant tout parce que c’était un mensonge. Elle a reçu un prix pour être devenue une danseuse étoile en un an. Ce jour-là je travaillais, et ça valait mieux, parce que j’aurais tué quelqu’un.

La séance s’achève avec les remerciements d’usage. Pour aller plus loin, je vous conseille la lecture de ces deux interviews récentes, où elle se montre tout aussi pertinente :

Aucun commentaire: