27/04/2011

In conversation with Yuri Uchiumi

Ouvrez votre programme de Roméo et Juliette. Entre les photos de Patricia Ruanne et Frederic Jahn, répétiteurs en droit du  ballet de Noureev, et celle de Isabelle Ciaravola, étoile qui vient d’y faire ses débuts, vous y trouverez celle d’une charmante jeune femme. Yuri Uchiumi est choréologue : elle lit et transcrit la danse sur des partitions de musique. Pour sa première fois à l’Opéra de Paris, elle a gentiment accepté de nous en dire plus sur le déroulement des répétitions. Patience et conviction :

Quel est votre métier ? * 
Je suis choréologue et répétitrice. J’ai étudié la danse en Angleterre, à la Elmhurst Ballet School. À 18 ans, j’ai eu une blessure au dos, qui n’était pas sérieuse au point que je doive arrêter la danse, mais cela m’a fait réfléchir sur ma carrière et mon futur. J’ai décidé d’aller de l’avant et j’ai suivi un cours de notation Benesh. Je l’utilise comme un outil pour enseigner les ballets. Par chance, j’ai eu un emploi à l’English National Ballet tout de suite après, où j’ai travaillé à temps plein pendant 12 ans.

Quelles sont les réalités quotidiennes de votre travail ?
Rencontrer des gens de différents pays, travailler avec différentes personnes. C’est parfois frustrant car je parle seulement japonais et anglais, donc si je travaille autre part j’essaye d’apprendre la langue du pays où je suis.
De plus, les danseurs ont de fortes personnalités partout dans le monde, ce qui est important pour eux car ce sont des artistes, mais ça peut être un peu compliqué de faire travailler des personnalités individuelles dans la bonne direction. La chose la plus difficile pour moi est de vivre souvent loin de ma famille.

Comment en êtes-vous venue à travailler avec Patricia Ruanne et Frederic Jahn  ?
Lorsque nous avons remonté cette production de Roméo et Juliette à l’ENB il y a 6 ans, Patricia et Frederic sont venus pour le mettre en scène, et j’ai travaillé étroitement avec eux. J’ai à nouveau travaillé dessus avec eux l’automne dernier, et parce que je suis free-lance maintenant, ils m’ont demandé si je voulais venir les aider à l’Opéra de Paris, et j’ai dit oui bien sûr ! Je connais presque entièrement les deux versions, et c’est agréable de faire les ballets que je connais vraiment bien. 

Notation Benesh

Quelles sont les différences entre la production de l’Opéra de Paris et celle de l’English National Ballet ?
Il s’agit seulement de différences secondaires, principalement à cause de la taille de la scène. L’Opéra de Paris est tellement plus grand et plus imposant – en fait, je pense que la manière dont leur version est conçue est tellement grandiose que, pour moi, c’est un peu hors de contexte par rapport à ce que j’imagine que Shakespeare avait en tête. Ils ont plus de danseurs sur scène au même moment, il y a de subtiles différences de costumes, et d’autres dues aux décors. Par exemple, les invités au bal y entrent en diagonale à l’ENB tandis qu’ils doivent serpenter à l’Opéra de Paris, car l’entrée est au milieu de la scène.
Pour l’essentiel, la chorégraphie est la même, à part quelques moments dans la scène du balcon.

Est-ce que la chorégraphie du ballet évolue avec le temps ?
Inévitablement, lorsque Rudolf Noureev était encore en vie, si des danseurs faisaient les choses un peu différemment, il a pu dire : « J’aime bien ça, gardez-le » parce qu’il pensait que c’était plus adapté à leur compagnie.
Il y a certaines détails qui ont toujours été dans la partition ou dans la version de l’ENB et que l’Opéra de Paris a manqué. Nous avons donc ajouté quelques petites choses, comme Benvolio traversant la scène en courant pour aller chercher Roméo. J’ai essayé, autant que possible, de demander l’avis des maîtres de ballet, ce qu’ils avaient l’habitude de faire. Et s’il y avait une grosse différence, j’irais toujours voir Patricia et Frederic pour leur demander à quelle version se référer.
Ce sont les gens qui savent le mieux ce que Rudolf voulait, car ils ont passé beaucoup de temps avec lui sur cette production. Ils savent tellement de choses qui ne seront jamais dans la partition qu’ils peuvent vraiment transmettre, prendre le temps d’expliquer ce que les pas veulent dire, ce qui est fantastique.

Comment les répétitions se sont-elles déroulées ?
Nous avons eu 5 semaines pour répéter. Nous avons commencé avec les Montaigu et les Capulet, en avançant au fil du ballet, acte I et II, puis nous sommes allés à la scène du bal. Mais en même temps, je réglais aussi des pas-de-trois, les scènes avec Rosaline et les amis. J’ai surtout travaillé avec Frederic, qui s’occupe de tous les grands nombres : les scènes de foules, les acrobates, les drapeaux. Patricia passe plus de temps avec les étoiles.
Nous avons répété à Garnier – ça m’a pris au moins trois jours pour ne pas me perdre, le bâtiment est si vaste ! – puis comme les représentations étaient à Bastille, nous avons répété sur scène là-bas. Les équipements sont extraordinaires, car ils ont tellement de studios ! Ce qui m’a stupéfiée est d’ailleurs le nombre de répétitions sur scène. Pour Roméo à l’ENB cet automne, nous avons seulement eu deux répétitions sur scène avant la première. Ils en ont eu une semaine complète, deux fois par jour ! C’est un vrai luxe.


Est-ce que c’était différent de répéter le même ballet avec les deux compagnies ?
Très différent. C’est plus facile à l’ENB grâce à la langue, car je peux faire passer le message beaucoup plus vite. Mais ils ont été super, ils ont tous essayé de me parler en anglais – par chance beaucoup de maîtres et maîtresses de ballet parlent anglais – et j’ai essayé de distinguer les mots-clés en français aussi.
Les horaires et le règlement sur la durée du temps de travail, en particulier lorsqu’ils sont en représentation, sont très différents. Ils ont 3 services par jour : les étoiles peuvent travailler à tous mais le corps-de-ballet peut seulement faire 2 services. Mais s’ils ont une représentation le soir, ils peuvent seulement faire 1 service.
Ça peut dont être assez difficile quand vous essayez d’apprendre quelque chose à quelqu’un, parce que vous l’apprenez à un groupe et le jour suivant vous devez le réapprendre à un nouveau groupe ! Ici nous avons tendance à faire des répétitions toute la journée jusque 17h30 même s’il y a une représentation, et tout le monde est normalement disponible.

Les danseurs étaient-ils ouverts à ce que vous leur apportez ?
Ce n’est pas une critique, mais il leur arrive d’oublier les corrections qu’on leur donne – des petites choses qui peuvent ne pas leur paraître importantes, mais qui le sont en termes de production –, car ils sont si occupés avec le reste, ou à se concentrer sur d’autres éléments de la représentation.
Bien sûr, ce n’est pas le cas de tout le monde : il y a des gens qui vont toujours se souvenir des correction et toujours les appliquer. Mais il y en a d’autres qui peuvent se déconcentrer pendant quelques secondes, et à ce moment-là des choses peuvent se passer. C’est assez dangereux, particulièrement avec toutes les accessoires, si c’est Mercutio par exemple.

Mathias Heymann

Quelles sont leurs qualités et leurs faiblesses pour danser ce ballet ?
Je pense que la pire chose pour eux dans ce ballet est l’endurance. Je crois que ça a quelque chose à voir avec leur entraînement : ils ont une si belle formation classique qu’ils oublient parfois de juste se laisser aller et respirer, d'utiliser le sol... cela vous empêche de respirer profondément, donc vous êtes plus fatigué et vos muscles aussi. Mais Patricia disait que même Rudolf avait l'air de souffrir un peu parfois !
Cela a un impact sur le jeu. Il y a des gens pour qui c’est très naturel, quelqu’un comme Isabelle Ciaravola par exemple ne me laisse pas en doute une minute. Mais certaines personnes sont beaucoup plus préoccupées par la technique que par le jeu. Souvent, quand les gens sont fatigués et qu’ils n’ont plus l’esprit très clair, ils ont tendance à faire ce qui est naturel pour eux plutôt que ce qui était l’intention du chorégraphe. Un pas-de-deux peut ainsi prendre un air légèrement différent...

Qu'avez-vous pensé des partenariats ?
Chaque couple semblait bien fonctionner, en particulier la première distribution (Pujol/Ganio). Ils ont travaillé si dur, mais ils avaient une bonne entente et ils n’étaient jamais négatifs, même quand les choses ne marchaient pas. Et ils avaient aussi le sens de l’humour !

Pourquoi tant de danseurs sont-ils intéressés par le rôle de Tybalt ? 
Parce que c’est l’un des plus beaux rôles du ballet, et la façon dont Frederic travaille avec eux est fantastique. Il donne tellement de temps et d’attention à chaque danseur, connaissant l’origine du rôle, alors que normalement vous n’avez pas autant de temps ni de patience. La différence est énorme entre ce que vous voyez au début des répétitions et à la fin sur scène.
Stéphane Bullion par exemple s’est beaucoup amélioré. Il disait que la dernière fois qu’il a dansé Tybalt, il a reçu beaucoup de corrections de Frederic, mais il n’a pas vraiment pu les appliquer, car il était moins expérimenté et moins mature. Mais cette fois, d’après ce que j’ai vu il s’est beaucoup amélioré, et je suis sûre qu’il va continuer.

Est-ce que l’un des danseurs vous a surprise ?
Yann Saiz en Tybalt, vraiment. Parce qu’à première vue, il ne semble pas correspondre au rôle ; mais il a travaillé si dur. Et ce qui est si bien avec lui, c’est qu’il est tellement à l’écoute. Il est attentif à chaque correction qui est donnée, non seulement à lui mais aussi aux autres Tybalt. C’est un danseur qui réfléchit beaucoup, et il s’est énormément amélioré.
J’ai aussi été surprise par Laëtitia Pujol. Elle a vraiment « grandi », et elle est si forte. Je pense qu’elle est proche de ce que Rudolf avait en tête. 

Laetitia Pujol

Certaines personnes considèrent que la production Noureev n’est pas assez passionnée...
Je pense que beaucoup de gens imaginent Juliette comme une jeune fille très naïve et pure, alors que ce n’est pas l’image – d’après ce que j’ai entendu de Patricia – que Noureev en avait pour son Roméo et Juliette.  Il voulait une jeune fille qui s’émancipe, avec ce côté garçon manqué. Elle a plus l’énergie d’un garçon que celle d’une tranquille petite fille.
J’adore les scènes de foule, qui sont stupéfiantes. La première scène avec les Montaigu et les Capulet sur le marché, les combats aux poings puis à l'épée sont superbes.

Quel conseil donneriez-vous au public avant d’aller voir ce ballet ?
Lire la pièce avant. Cela vous fait vraiment réfléchir à ce qui a inspiré Rudolf Noureev pour beaucoup de scènes. La première fois que vous les voyez sans avoir lu la pièce, vous pouvez penser que ce n’est pas vraiment nécessaire, mais si vous lisez la pièce, tout fait vraiment sens. 

Traduit de l’anglais.

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