26/02/2011

The Word is Dance, day 2

21/02

Leicester square, même quand on a avalé un GPS, ce quartier est un vrai dédale. Dès la sortie du métro, quatre issues différentes vous narguent, et en étoile s’il vous plaît ; que vous ayez emprunté la Northern Line ou la Piccadilly, la même sortie peut donc se trouver du côté opposé. Une fois à l’extérieur, dans les petites rues bondées remplies de boutiques de souvenirs qui se ressemblent, allez vous repérez. Comme je le signalais à Mimy la dernière fois, les établissements qu’on connaît mal ont la fâcheuse tendance de changer d’emplacement régulièrement.

Ce jour-ci, vers 11h, les yeux rivés sur le plan plutôt vague (mais en couleurs) (si, c’est important, ça donne déjà moins envie de le déchirer après le troisième passage emprunté à contresens) qu’on nous a distribué samedi, et après avoir fait deux fois le tour du quartier, je tombe enfin sur l’avenue Charing Cross, qui était pourtant juste à côté (comme je vous disais, elle avait dû prendre un autre nom la première fois que j’y suis passée). Je la descends pour me retrouver face à la National Gallery, qui d’après mes estimations aurait pourtant dû se trouver dans la direction inverse, mais qu’importe, et je m’arrête devant un énorme plan qui attire les touristes comme des mouches, lesquels le contemplent d’un air flou en plissant les yeux – de la même façon qu’on tente de discerner les formes en relief derrière les stéréogrammes. C’est écrit YOU ARE HERE en gros au milieu, ce qui n’aide pas beaucoup mais rassure, et je m’aperçois que la Westminster Reference Library se trouve dans une minuscule ruelle qui devrait se situer juste dans mon dos.... je me retourne trèèèès lentement, histoire de ne pas la faire fuir, et bingo, il y a une banderole. A l’entrée, je tombe nez-à-nez avec Danielle, qui s’inquiète de ne voir personne venir.

La bibliothèque de Westminster (qui n’est donc pas du tout située à Westminster) abrite plus de 15 000 ouvrages sur les arts vivants, donc 10% concernant la danse, nous apprend la bibliothécaire lors de la visite guidée (vite exécutée, seulement deux niveaux, une salle à chacun) inaugurant la journée. Elle nous vante les mérites de leur collection de magazines (il est vrai impressionnante, certaines revues de danse remontant jusqu’aux années 20), nous présente le système informatique, et nous enjoint fermement d’adhérer, ne nous laissant pas repartir sans nous avoir refourgué un bulletin d’inscription « pour la survie de l’institution ». C’est toujours assez surprenant de voir combien les organisations culturelles anglaises courent après les financements.

A l’étage, nous découvrons une exposition de l’English National Ballet dédiée à leur couverture médiatique. Des critiques, des magazines, des affiches sur la période récente ; on manquerait de matériaux pour en faire autant en France. Un panneau présente le projet auquel nous participons, The Word is Dance. Notre critique favori attend déjà au palier du dessus, dans une salle de classe au charme désuet : entourée de vieux livres, une table massive sur laquelle s’étale une collection impressionnante de DVDs de danse (on ne les verra pas tous, mais il nous explique avoir besoin de cela pour travailler), et une TV d’un autre temps.

Donald Hutera nous accueille avec un article du journal du jour titrant sur les évènements en Libye et l’idée que la danse est bien peu de chose à côté de tout ce qui se passe dans le monde. Je me suis assez souvent fait la réflexion pour ne pas être rebutée par cette approche. Puis, comme il constate qu’il y a de nouveaux arrivants, on refait un tour de table. Il a invité une jeune amie critique/chorégraphe, qui échange longuement avec lui sur ses propres expériences lors du cours, et il y a trois nouvelles participantes, dont une qui a dansé toute sa vie, et une Galloise qu'il a déjà rencontrée je-ne-sais-où, car elle parle à toute allure et j'ai bien du mal à la suivre.

La lecture des 50 mots qu’il nous avait commandés samedi donne le ton de la séance. L’élève enseignante a écrit des fragments de phrases très sophistiquées, l’ancienne élève de l’ENB a décrit ce qu’elle a vu plus naturellement, le seul garçon y est allé de ses impressions personnelles. Chacun semble en tous cas avoir des talents d’écriture, et je me sens soudain bien prétentieuse d’avoir envoyé ma candidature à un cours de critique anglaise, peinant déjà à avoir un quelconque style en français.

Donald nous explique que ses notes sont une manière pour lui d’établir un dialogue avec ce qu’il voit (pour ma part, il me suffit au contraire de fermer les bras, mais chacun sa technique). Il existe selon lui un triangle entre les artistes, les critiques professionnels et le public général, chacun apportant quelque chose à l’autre. Peut-on réellement dissocier critique et public de cette façon ? Il ajoute toutefois que les blogs et les sites internet, très productifs ici, ont aussi leur rôle à jouer.


Première vidéo : un documentaire animalier. Des oiseaux colorés se font la cour, exécutent de petits mouvements vifs et répétitifs, et je mets un moment avant de me rendre compte que les plans ont été arrangés, et que la musique n’est peut-être pas seulement constituée de pépiements. Donald nous demande de prendre des notes, c’est un exercice pour apprendre à décrire le mouvement. Est-ce de la danse ? Les avis divergent. Je trouve assez conforme à mes vues l’intervention de l’ancienne élève qui déclare qu’elle n’appellerait pas cela spontanément de la danse, mais qu’à partir du moment où certaines personnes considèrent que tout en est, même marcher dans la rue, peut-être que oui.

Une séance de brainstorming pour continuer : qu’est-ce qu’une critique ? qu’en attendez-vous ? pour qui écrivez-vous ? Selon lui, une critique se doit avant tout de présenter un spectacle à des gens qui ne l’ont pas vu et ne connaissent rien à la danse. C'est un pont entre l’artiste et le public. Il nous suggère de retenir seulement 3 ou 4 aspects d’un spectacle, de jeter sur papier les adjectifs qui expliquent pourquoi ils sont mémorables, puis de les mettre en forme de façon vivante. Vous considérez-vous comme des écrivains ? Seule son amie lève la main. Il insiste sur la nécessité d’en savoir le plus possible sur ce que l’on va voir, c’est une responsabilité qu’on écrive pour un journal ou un website - le tout est une question d’équilibre. Pour aller plus loin, il nous distribue des fiches pratiques sur les erreurs à éviter et les questions à se poser avant d'écrire (copie par mail sur demande).

Pause de midi... et c’est le drame. La plupart des participants n’ont rien prévu et se mettent en quête d’un Prêt-à-manger. J’échoue avec quelques autres dans la cafétéria de la bibliothèque, où traîne un carrot-cake couvert de crème au beurre. Donald vient se battre avec la bouilloire électrique pour se servir une tasse de café instantané, puis ressort. Je prends place à la table, et j’ai la surprise de voir chacun sortir qui un journal, qui un livre, et manger en silence. Mon sempiternel club au poulet M&S me paraît soudain bien fade. En désespoir de cause, je retourne dans la salle de classe, et là encore stupéfaction : alors qu’il y a des chaises confortables et une grande table vide, nos formateurs mangent debout. La nourriture dans une main, la télécommande dans l’autre, Donald tente de retrouver le passage de La Sylphide que James Streeter répétait samedi. Décidément en infériorité culturelle, je capitule, et je m’effondre sur mon siège en attendant la reprise du cours.

13h45, retour à des considérations plus immatérielles avec Giselle. On visionne quelques extraits de l’enregistrement du Royal Ballet. Alina Cojocaru c’est l’Artiste : une grâce infinie et une superbe technique. Johan Kobborg, son partenaire dans la danse et dans la vie,  bat ses entrechats avec une précision ciselée, mais semble surtout avoir la faculté de ressentir le moindre de ses mouvements à elle comme s’ils étaient les siens. Donald commente l’importance que la chorégraphie soit mise au service de l’histoire, puis engage une discussion sur la façon d’exprimer son opinion lorsqu’elle est négative (l’une des participantes n’a pas aimé Giselle).

Vidéo suivante : une scène dramatique et passionnée issue du Mayerling de MacMillian. On nous demande à nouveau comment on la décrirait, et c'est un peu à qui trouvera la meilleure expression. On joue sur les mots plutôt que sur la fidélité du compte-rendu, et si ça m’aurait peut-être amusée en français, là je passe un peu à côté. Même chose avec Wild Cursive, du Dance Theater of Taiwan. Le tableau a des airs (mélodiques) de Kaguyahime, des femmes et des hommes en noir exécutent des mouvements inspirés des arts martiaux.

Random Dance, de Wayne McGregor. Donald nous raconte avoir écrit une mauvaise critique sur ce spectacle, le comparant à une « masturbation without orgasm » (ce qui paraît assez conforme à l'opinion générale). Le chorégraphe lui-même lui a répondu pour lui conseiller de retourner à une critique de danse intelligente... lorsqu’ils se sont croisés quelques mois plus tard, il lui a expliqué que les danseurs l’avaient mal pris. La conversation revient sur le souci d’honnêteté de l’écrivain.


La dernière activité de la journée est plus classique. Reprenant le dossier sur les productions de l'ENB distribué le premier jour, nous lisons chacun un article pour en identifier les points forts (consigne rapidement ignorée ou du moins suivie à l’envers – ce n’est pas un cours de critique pour rien). Je choisis un papier sur Roméo et Juliette, qui tient la route malgré le fait que la journaliste ne connaissait visiblement pas grand-chose à Noureev. C’est étonnant de les entendre parler de lui avec un détachement dont on n’est guère capable en France : leurs héros nationaux sont Ashton et MacMillan (pardon, Freddy et Ken), « Rudi » n’aura été qu’une étoile filante. Lorsqu'une des signatures s'avère être celle de C.C., notre formateur ne mâche pas ses mots pour nous faire savoir ce qu'il pense d'un critique qui ne pense qu'à flinguer les chefs d'orchestre et publie sur des spectacles qu'il n'a pas vu en entier. Le monde de la danse est toujours aussi peace and love.

Pour finir, ça part un peu dans tous les sens : oublié le planning, oubliés les 300 mots que l'on devait préparer. Quelques lectures, quelques conseils de ci de là : éviter de gaspiller son temps à écrire sur ce qu'on aurait voulu voir mais parler de ce qu'on a vu, poser des questions incongrues aux artistes (quelle est l'odeur de votre chorégraphie ? si vous étiez un morceau de musique ?), ne pas hésiter à dire qu'on n'a pas aimé, ou à attribuer un nombre d'étoiles (système de notation en vigueur) inversement proportionnel au nombre de compliments. La séance s'achève avec un extrait de Top Hat.

A suivre (dans la journée) : une rencontre avec Luke Jennings pour discuter de l'image de la danse dans les médias papiers et sur internet. Je serais curieuse entretemps de connaître vos impressions sur les questions soulevées lors de ce cours, qui donne plutôt matière à penser, sans correspondre forcément à ce à quoi on pouvait s'attendre.

Aucun commentaire: