27/02/2011

The Word is Dance, day 3 - In conversation with Luke Jennings

24/02

Cette fois je trouve mon chemin facilement, et j’arrive même en avance à la Westminster Reference Library pour une conférence avec Luke Jennings, critique de danse pour The Observer, Carmel Smith, webmastrice de londondance.com et Rachel Branton, press manager à l’ENB. Donald Hutera mène la conversation, devant un public plutôt mixte question âges, et assez nombreux pour un jeudi après-midi. Après les remerciements d’usage à la bibliothèque (« adhérez ! »), place aux présentations et au sujet principal : les similitudes et les différences entre les médias internet et sur papier.

Q. – Qui êtes-vous ?
Carmel : Londondance.com est un site fondé il y a 10 ans. C’est une voix indépendante sur la danse, qui ne se contente pas de faire des critiques mais annonce aussi les évènements à venir. Nous essayons d’encourager les gens à écrire, pour qu’ils puissent le faire pour nous.
Donald : Que conseillerez-vous à quelqu’un qui voudrait écrire pour vous ?
Carmel : Déjà de commenter nos articles, car c’est quelque chose que nous voudrions développer. Et je voudrais voir des preuves de leur engagement, comme des articles déjà écrits. Actuellement nous avons six personnes qui écrivent régulièrement pour notre site. Ils ne sont pas payés mais ils ont des invitations de presse.

Luke : J’écris pour The Observer depuis six ans, et je suis aussi l’auteur de trois romans. J’ai moi-même été danseur, et j’ai arrêté ma carrière à 30 ans. Puis j’ai répondu à l’appel d’offre d’un journal du dimanche, et j’ai commencé à écrire sur d’autres sujets que la danse. J’ai contribué au New Yorker, ce qui m’a donné l’occasion de beaucoup voyager. Ensuite, j’ai commencé à écrire exclusivement pour le Evening Standard. Un jour en 2001, je leur ai dit : « Ecoutez, je ne dis pas cela parce que je veux sa place, mais vous devez absolument changer votre critique de danse. » Et j’ai eu le poste, que j’ai occupé pendant quelques années.
Donald : Comment votre expérience d’écrivain vous aide-telle ?
Luke : Écrire une fiction vous enseigne la structure. Or c’est quelque chose que vous rencontrez partout : les ballets ont une structure, les romans en ont une. Lorsque que vous regardez un ballet, il y a une unité, une structure temporelle : pensez à Casse-Noisette ou aux ballets d’Ashton. Mon expérience me permet d’apprécier comment le chorégraphe s’en est tiré.
Donald : Et que vous apporte votre expérience de danseur ?
Luke : Je ne peux vraiment pas imaginer ce que ce serait de regarder de la danse sans en connaître le vocabulaire. Je ne dis pas qu’on doit forcément avoir été danseur pour écrire sur la danse. Mais quand vous l’avez été, vous savez comment ça fonctionne, c’est plus facile de comprendre les phrases de la chorégraphie, et vous en avez une compréhension globale.

Rachel : Je travaille à l’English National Ballet depuis 5 ans. J’ai d’abord une expérience en marketing dans le secteur de la musique, puis on m’a offert un poste d’assistant marketing à l’ENB. Il n’y avait pas d’argent pour embaucher quelqu’un, donc j’ai commencé à faire ce travail sans y connaître grand-chose : j’ai fait beaucoup de recherche de mon côté, une formation à la photographie... mais je crois que c’est la meilleure façon d’apprendre ce job. Et maintenant je suis chargée des relations publiques.
Je m’occupe des médias en ligne, de la télévision... Je dois faire en sorte que tout le monde sache ce que le ballet fait. Par exemple, organiser une séance de photos pour les danseurs. La compagnie doit me faire confiance car c’est moi qui en assure la promotion et gère les relations presses.
L’Emerging Dancer Arward est une compétition qui a été créée pour permettre de mettre en lumière les jeunes talents de l’ENB. Tous les membres de la compagnie (Ndlr : correction apportée samedi) votent pour élire six jeunes danseurs, qui présentent chacun deux solos devant un jury. Le gagnant sera annoncé dans la soirée. C’est très excitant d’avoir une compétition interne, mais cela doit aussi créer des opportunités. L’année dernière, la première édition n’était pas ouverte au public. Cette année elle l’est, et ça a été fait pour les danseurs, pour rendre cela plus réel. On veut juste le développer pour voir où ça va nous mener.

Q. – Qu’est-ce qu’un website apporte de différent qu’un journal papier ?
Carmel : La première chose qu’apporte le web, c’est l’interactivité. Vous pouvez commenter les articles, ce qui est très excitant. Il y a cependant une certaine réticence concernant la danse, où les discussions sont beaucoup moins actives que pour le théâtre par exemple. La deuxième chose, c’est que quand vous aimez comme moi en savoir beaucoup avant d’aller voir un spectacle, vous pouvez trouver toutes sortes d’informations sur internet. Beaucoup de vidéos aussi, c’est très important pour la promotion de la danse.
Le terme « review » peut se comprendre de différentes façons. Cela peut être une critique, mais ce qui m’intéresse aussi c’est la notion de compte-rendu. Internet permet de garder des témoignages de tout ce qui se voit à notre époque. Comme quelqu’un l’a dit, dans un sens nous sommes tous des journalistes aujourd’hui, grâce à des outils comme Facebook, Twitter ou les blogs.
Donald : Moi je ne suis nulle part. Je n’aurais jamais le temps !

Q. – Quelle valeur attribuez-vous aux blogs ?
Carmel : C’est difficile d’être un critique, mais c’est bien que de plus en plus le personnes le fassent. C’est très différent d’écrire pour soi pou pour les autres.
Donald : C’est vrai. Avant de devenir critique de films, j’ai bien dû écrire 200 articles sur des films que je regardais à la télévision, seulement pour mon utilité personnelle.
Luke : Ce qui est important c’est de savoir pour qui vous écrivez. Vous devez répondre à cette question. Pour moi, écrire c’est ajouter de la vie à un évènement. En tant que commentateur, vous pouvez le faire revivre pour dix fois plus de personnes que celles qui étaient présentes dans la salle le soir où ça c’est passé.

Q. – Quelle est la responsabilité des journalistes de danse envers leurs lecteurs ?
Luke : J’ai à peu près 8 000 lecteurs par jour, donc pour moi, ça doit déjà être une histoire avec un fil conducteur. Ce que j’écris doit être lié à ce que j’ai écrit avant, je ne peux pas repartir de zéro à chaque fois.
De plus, Judith Mackrell qui écrit pour le Guardian publie environ deux critiques par semaine. Alors que moi mon journal ne paraît que le dimanche, donc je ne veux pas faire la même chose. (Ndlr : d’autant que The Observer est la publication sœur du premier.)  J’essaie d’avoir une vue plus globale.
En revanche, je ne me considère pas comme un avocat de la danse, en tant que critique de danse ce n’est pas mon travail (!). Je peux personnellement ressentir une responsabilité envers la danse, mais pas professionnellement.
Donald : Je pense qu’écrire un compte-rendu ne doit pas être un exercice cérébral. On doit rendre compte de ce qui est sur scène, que ce soit compliqué, comme Forsythe, ou époustouflant, comme Le Corsaire. C’est la technique de le rendre physique.

Q. – Et qu’est-ce que les compagnies attendent des critiques ?
Rachel : Je reçois beaucoup de demandes pour des invitations ou autre. Il m’arrive de me demander si je dois en donner ou pas. Ce qui m’importe c’est la qualité du journalisme, le respect des artistes.
C’est difficile de connaître l’impact sur les ventes. Les gens choisissent et réservent les spectacles qu’ils vont voir environ 1 mois à 1 semaine avant. Une bonne critique peut cependant aider, par exemple on en a eu une excellente sur les Ballets Russes il y a quelques années, et la série s’est dansée à guichets fermés.
Beaucoup d’artistes disent qu’ils ne lisent pas les critiques, mais le font en réalité. Elles sont aussi écoutées : par exemple, beaucoup de gens ont dit que la seconde partie de notre nouvelle production de Casse-Noisette en décembre était assez confuse au sujet des personnages, et on a fait en sorte que ce soit plus clair.
Donald : Imprimez-vous les critiques lues sur internet ?
Rachel : Ça dépend d’où elles viennent. Il y en a beaucoup, donc on doit être sélectifs, mais bien sûr on a un mur où on les affiche. Parfois, une belle photo vaut autant qu’une bonne critique : la danse est un art visuel, et une image peut donner envie aux gens de voir le ballet.

Q. – Et vous Luke, que pensez-vous du web ?
Luke : Tout ce que j’écris est mis en ligne, même si parfois le nombre de mots peut être différent dans la version imprimée et dans la version numérique. Je vais sur le website et je réponds aux questions. C’est intéressant, car souvent, quelqu’un fait un commentaire agressif et une discussion s’ensuit. Peu de gens commentent, mais ceux qui le font ont beaucoup de choses à dire. L’agressivité ne me gêne pas ; un ton insultant, si.
Twitter me plaît beaucoup. Il y a une communauté d’environ 200 personnes de différentes origines (danseurs, journalistes...) qui postent des critiques, des vidéos YouTube, etc. J’y vais tous les jours, 10 min à midi par exemple. Rachel y est très présente aussi ! C’est une grande conversation, très active. Certaines personnes qui participent ne sont nulle part ailleurs. C’est très concis, et très intéressant car les danseurs y parlent de leur vie quotidienne.
Rachel : Oui, cela permet aussi de construire un public.

Q. – Comment écrivez-vous ? Devez-vous prendre de la distance avec votre goût personnel ?
Luke : Vous devez respecter votre sujet. Je connais beaucoup de gens dans le milieu, mais je le dirai si je n’aime pas.
Donald : Pour moi tout cela est très subjectif, l’objectivité n’existe pas. Ce sont mes mots, mes pensées, mes sentiments. Je dois tout voir d’un œil frais et le prendre pour ce que c’est.
Luke : De toutes façons ça prend un temps incroyablement court avant qu’on apprenne. Le mieux est d’aller voir des spectacles dont on n’attend rien et ce soit super. Aller voir un spectacle après avoir lu des critiques excellentes est très dur.
Il y a beaucoup de chorégraphies qui sont mortelles, mais il y a beaucoup plus de journalistes qui le sont... il vaut parfois mieux lire quelque chose de drôle que de trop intellectuel.
Rachel : Le danger en ligne est qu’il n’y a pas de limites du nombre de mots. Je connais un blog où elles peuvent faire plusieurs pages, c’est beaucoup trop long !
Carmel : D’un autre côté, cet espace peut servir à garder des traces pour l’histoire. Il y a un website où on peut lire des interviews de danseurs qui ne l’auraient jamais été sans internet.

Questions du public

Q. – Comment écrire pour des gens qui n’y connaissent rien ?
Luke : Il faut les fasciner. C’est d’autant plus facile avec internet, où faire des recherches à partir d’un article est très facile.

Q. – Utilisez-vous les programmes pour écrire vos critiques ?
Donald : Pas forcément les programmes, mais je vais parfois aux conférences qui peuvent être fantastiques. (Ndlr : très courantes ici, elles durent en général 30 min, une heure avant le spectacle.)

Q. (Fleur, directrice du Learning Department à l’ENB) – Comment faire de la place pour de jeunes critiques de danse ? (Elle dit un mot du projet dans le cadre duquel cette conférence s’inscrit.)
Carmel : Avec internet, vous avez beaucoup plus de chances d’être publié. N’importe qui peut créer son blog.
Luke : Pour devenir un critique, vous pouvez aussi aller écrire sur un site comme celui du Guardian. Les commentaires sont lus par la rédaction, et s’ils sont bons cela sera noté.

Une intervenante du public, travaillant me semble-t-il pour dance UK, fait remarquer que le Guardian avait organisé une compétition de critique, et qu’ils n’y avait eu que deux participants... son discours (tout est facile pour les jeunes, c’est eux qui ne sont pas intéressés) fait très #fossédegénération.

Donald Hutera reprend la parole pour un dernier tour de table. Il fait part de son sentiment d’isolement à écrire pour le Times (je me demande pourquoi il ne se lance pas sur Twitter). Rachel nous conseille d’aller voir les prochains spectacles de la saison au London Coliseum : une soirée Black & White, quelques Lac des Cygnes ; Carmel nous recommande de commenter plus sur son site, Luke tout simplement d’écrire, meilleure façon d’apprendre. Donald finit en nous relisant le début d’un article du dernier, qu'il nous avait déjà lue lundi, et qui semble assez bien refléter son idée de la critique idéale (agree or disagree).

A suivre : une rencontre avec les danseurs nominés, quelques aperçus de répétition, et la compétition finale lundi soir ! Bad timing avec la première d’Alice, pour lequel j’avais pris des places, mais troquer un gala contre une soirée chaleureuse et intimiste en compagnie de Carlos Acosta (membre du jury) ne me bouleverse pas non plus...

Aucun commentaire: