20/02/2011

The Word is Dance, Day 1

Ce fut d’abord un simple tweet - 140 caractères maximum - qui attira mon attention :


On suit le lien, on lit l’annonce complète, et une fois qu’on s’est assuré de faire partie de la cible, on évite de devenir hystérique (surtout quand on travaille en open-office).
Develop your appreciation of dance with this thought-provoking dance criticism course led by English National Ballet. With sessions facilitated by The Times dance critic Donald Hutera and hosted by Westminster Libraries, participants will be immersed in dance analysis, discuss dance in a historical context and engage in critical thinking.

Au programme, une découverte de la compagnie, un cours d’analyse de la danse et d’écriture critique, une conférence de Luke Jennings (critique pour The Observer), une rencontre avec les danseurs nominés pour l’Emerging Dancer Award (compétition interne à l’ENB sur le modèle des nombreux autres concours de danse anglo-saxons) et la rédaction d’une critique de la soirée. Evidemment, certaines sessions tombent sur des jours de travail, ma dernière Giselle, et même un week-end en France. Qu’importe, la perspective est trop belle. Je remplis soigneusement l’application form, enjolive détaille mes expériences journalistiques, exprime mon souhait de saisir une opportunité n’existant pas dans mon pays, oublie de spécifier que l’anglais n’est pas ma langue maternelle, et je renvoie le tout par email.

Deux semaines plus tard, je reçois dans ma boîte aux lettres une grosse enveloppe estampillée ENB. Congratulations. I am writing to confirm your place... Hiii. Le premier cours est prévu le samedi-même et on nous demande d’apporter une rédaction de 300 mots sur un évènement artistique récent. Après avoir un moment tergiversé (c’est qu’il y en a eu beaucoup, des évènements artistiques récents) et constaté que notre formateur ne chronique que du contemporain (zut, peut-être pas Giselle alors), je me lance sur Romeo & Juliet (ça tombe bien, c’est la même compagnie). Je passe sur la bataille pour finir la critique le matin-même et la recopier manuellement faute d’avoir mis la main sur une imprimante.


Samedi, 12h, quartier de South Kensington (sous la pluie). Markova House, le siège de la compagnie, est nichée dans une petite ruelle, derrière l’imposant Royal College of Art. C’est petit, mais chaleureux ; la compagnie manque à peu près autant d’espace que de moyens financiers, mais garde toujours ce flegme typiquement anglais. Nous sommes accueillis avec le sourire par Danielle, du Learning Department. Elle nous remet à chacun un dossier et nous fait passer dans une green room très cosy. Le sympathique critique américain ne tarde pas à faire son apparition, et une fois que tout le monde est arrivé, la journée commence par une visite des locaux, où résonnent quelques notes du Lac des Cygnes.

Trois studios, reliés par un escalier le long duquel serpentent des photos de danseurs connus, et trois étages de bureau. Ce jour-ci ils sont vides, mais Danielle nous explique quand même le rôle de chacun : marketing pour assurer leur image de marque, learning pour les actions éducatives, development pour assurer leur survie financière, ressources humaines... on finit tout en haut par l’atelier costumes, qui comporte aussi un stock impressionnant de boîtes de thé. Au détour d’un couloir, le tableau d’affichage avec les distributions et le planning des studios, et des cadres remplis de coupures de presse choisies pour les représenter (l’une d’elles titre Poverty, the life of a ballerina, ça en dit long sur la façon dont ils se perçoivent).

On redescend dans le studio principal pour assister à une répétition. James Streeter, l’un des Emerging Dancers, répète ses variations pour le concours. Il est coaché par un autre danseur à l’accent espagnol. La première variation classique m’évoque d’abord un grand pas, avant que la multitude de petits sauts battus ne me rappelle le style Bourmonville - impression confirmée lorsque le danseur essaie brièvement un kilt. C’est donc James de La Sylphide, qu’il danse quasiment pour la première fois. Le placement, la gestion de l’espace et ses respirations sont passées au crible. Il passe ensuite à un solo comique sur Les Bourgeois de Jacques Brel (que je n’ai même pas été capable de reconnaître sur place), où le danseur mime les paroles de la chanson. Ça ne manque pas de virtuosité – avec notamment un double assemblée immédiatement suivi de ce saut en X où le danseur fait un tour complet face au sol (admirez ma précision...) – et c’est drôle, quoique certains passages me semblent diverger du sens des paroles.


Pause thé/café/biscuits à la kitchenette attenante, l’occasion de m’extasier devant la machine à café super-perfectionnée qui vous sert les latte ou les cappuccinos en 7 sec chrono sans dosettes ni pennys dans des gobelets en polystyrène. Donald Hutera nous demande d’abord que ce que nous avons retenus de la répétition et quels mots on utiliserait pour qualifier ce qu’on a vu. Lui-même a pris beaucoup de notes et nous explique son plaisir de pouvoir voir le processus, les efforts, et pas seulement le travail achevé. J’ai le même plaisir, mais bien plus de difficultés à adopter un point de vue critique dans ces circonstances - un blocage qui à mon avis n’est pas sans rapport avec l’interdiction absolue en France d’avoir une quelconque opinion sur un travail de répétition.

James Streeter vient ensuite nous rejoindre et se prête gentiment à l’interview tout en décortiquant avec soin son gobelet en polystyrène. Il nous explique avoir choisi ces deux variations pour leur contraste, pertinent lors d’une compétition, parle de sa préférence pour la technique très propre, et se révèle très observateur dans sa vie quotidienne. On en vient à parler de la chanson, il nous en raconte l’histoire : il est avec des amis au bar, l’un est très intelligent, l’autre un Casanova, lui est le plus modeste... et là je tique. Je reprends, explique le second degré ; il est soudain très intéressé et enthousiaste, je lui promet donc une traduction pour lundi, n'étant décidément pas prête de résister au sourire d’un danseur.

Feedback de l’interview avec notre formateur, et retour dans le studio cette fois pour une répétition de Suite en Blanc (que la compagnie donnera au London Coliseum en mars). On retrouve la dame grande et mince qui faisait répéter le pas-de-deux Siegfried-Odile à Junor Souza et Begoña Cao un peu plus tôt, et une dizaine de filles qui s’échauffaient déjà tout  à l'heure. L’ordre de passage est minuté et personne ne perd son temps. Un pianiste est présent cette fois, et la répétitrice passe en revue deux distributions d’un pas-de-trois. La musique pompeuse, les décalés et ports de bras renversés me font penser aux vidéos entrevues de la tournée de l’Opéra de Paris au Bolchoï cette semaine. La première fois que j’ai vu ce ballet, il y avait Aurélie Dupont dans l’Adage, Letestu dans La Cigarette, Bélingard dans L’Arlésienne, Le Riche dans le Boléro et... mais je m’égare, et tente de rester concentrée.

Suite en Blanc © English National Ballet

On profite d’un intervalle pour quitter le studio et passer dans un autre, où Daria Klimentová et Vadim Muntagirov, le couple star de la compagnie, finissent de répéter un ballet contemporain. Fleur, la directrice du Learning Department, qui nous a rejoint, décide qu’on est restés trop longtemps assis, et nous fait marcher tout autour du studio, comme un échauffement de cours de théâtre. Elle en profite pour nous poser diverses questions : qui a déjà vu l’English National Ballet ? qui en sont les fondateurs? quel est l’ancien nom de la troupe ? On finit par s’arrêter et former un cercle. Elle nous parle un peu de la compagnie, nous explique le déroulement du cours, et on s’assoit pour faire les présentations.

Donald prend la parole en premier pour nous raconter comment, de critique de film initialement, il est passé un peu par hasard au ballet, à l’occasion d’un voyage à New York en l’absence du critique officiel du Times. Comme personne d’autre ne critiquait le contemporain, il y est resté. Puis il insiste sur sa curiosité, sa volonté d’en voir le maximum pour pouvoir juger, son respect pour le travail des artistes avant de pouvoir dire qu’il n’aime pas quelque chose, et la nécessite pour lui qui n’a aucun savoir technique (trop modeste) de toujours justifier ses opinions.

Le tour de salle révèle des profil variés. Un seul garçon ce jour-ci, mais d’autres participants doivent nous rejoindre lundi. Plusieurs sont là par curiosité, certains n’ont pas encore commencé leurs études, l’une prend des cours de danse avec la compagnie, une autre est passée par l’ENB School, la dernière est en master d’analyse de la danse (ils ont une variété de masters à faire pâlir d’envie ici, de l’écriture professionnelle pour les futurs écrivains à la gestion des énergies renouvelables dans le contexte des droits de l’homme) et donne déjà des cours de danse aux enfants. Quand vient mon tour et qu’il me demande ce que j’attends du cours, je reviens sur mon émerveillement en découvrant la vitalité de la critique de danse anglaise. Il me demande si ce n’est pas pareil en France, si peut-être les critiques sont trop philosophiques (il faut savoir que la culture française a la réputation d’être très élitiste, un préjugé qui se vérifie trop souvent je trouve, pour le meilleur et pour le pire),  je lui réponds que c’est plutôt le contraire, et j’avoue que je n’y suis pas allée de mainmorte pour lui décrire la situation (« Everything is wonderful »).

On passe ensuite à un exercice d’observation. Donald marche, court, joue, et nous demande de décrire ce qu’il fait, afin d’apprendre à plaquer des adjectifs sur le mouvement et de réfléchir sur notre perception. Problème, la moitié des adjectifs me viennent dans la mauvaise langue, et ses déambulations ne m’inspirent pas beaucoup. Puis il nous demande de choisir dans un tableau reproduisant des silhouettes quatre formes (je crains le pire) et de les adopter (au secours). On s’exécute chacun dans notre coin puis face aux autres, par groupes de 2 ou 3. J’y mets toute la conviction que je peux, du moins en apparence, mais l’intérêt de l’exercice m’échappe. L’enseignante amatrice qui a réussi à échapper au jeu nous donne des instructions : un contact visuel, un déplacement dans l’espace, une allure plus ou moins rapide... je récupère ma place avec soulagement.

Donald (que l’exercice semble avoir passionné) nous demande d’écrire 50 mots dessus pour l’expliquer aux nouveaux arrivants lundi. L’équivalent de ce dernier paragraphe, je devrais pouvoir y arriver. La session s’achève là-dessus, avec toujours la possibilité de poser des questions, et on se revoit lundi à Westminster pour de nouvelles aventures.

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