23/01/2011

In Conversation with the Young Choreographers

07/12, Clore Studio Upstairs

Alors que les Danseurs Chorégraphes de l’Opéra de Paris présentent leurs créations, retour sur une rencontre avec les jeunes chorégraphes du Royal Ballet qui s’est tenue le mois dernier à Covent Garden. J’y suis allée davantage par monomanie curiosité que par affection pour la danse contemporaine, n’ayant pas vu leurs ballets, mais la séance s’est comme d’habitude avérée très intéressante.

Le Clore Studio Upstairs est moins rempli que d’habitude ce soir de décembre, la moyenne d’âge toujours très élevée. 4 chaises face au public, où s’installent bientôt les trois danseurs et  Kevin O’Hare, Administrative Director du Royal Ballet. Cet ex-danseur Principal mène l’entretien d’une façon très détendue, leur laissant tout le temps de s’exprimer. Derrière eux, un écran sur lequel le régisseur projette des vidéos de danse en très bonne qualité, un genre de youtube géant.

La salle s’assombrit et nous découvrons en guise d’introduction des extraits des œuvres de chacun des jeunes chorégraphes.

Training & choreographic background

Attention, références nécessaires : que tous ceux qui n’ont pas lu Les Enfants du Jeudi de Rummer Godden, touchant récit du parcours d’un jeune danseur à la Royal Ballet School dans les années 80, s’empressent d’y remédier. Vous y apprendrez que l’école d u Royal Ballet est en fait divisée en deux, la Lower School, située à White Lodge, au  cœur de Richmond Park, et la Upper School, désormais installée dans le bâtiment à côté du Royal Opera House et reliée à celui-ci par le Bridge of Aspiration (so romantic). Deux des trois danseurs-chorégraphes interviewés ce soir sont passés par White Lodge, tandis que Kristen McNally est entrée directement à la Upper School.

D’où une différence de formation : tous les ans, un concours de chorégraphie est organisé entre les enfants de la Lower School pour leur permettre d’exprimer leur imagination et peut-être des talents naissants (les lecteurs du roman cité se souviendront de la veine chorégraphique de la petite Ruth). Il en est largement question ici, et Liam Scarlett qui y a pris part nous en explique les ressorts : les élèves choisissent d’y participer ou pas et sont libres de tout organiser. Des costumes au dossier de présentation (qui fait l’objet d’une compétition tacite), ils doivent monter le spectacle en entier ; une responsabilité importante pour des enfants aussi jeunes, mais un « travail de brouillon » indéniablement utile pour la suite, et chacun s’accorde à dire que c’est une excellente idée.

White Lodge

Lors de leur dernière année d’école, il me semble qu’ils ont cette fois une composition chorégraphique imposée, puis ils sont de nouveau très encouragés à chorégraphier lorsqu’ils sont dans la compagnie. Kristen McNally avoue avoir trouvé difficile d’y résister, d’autant qu’elle avait fait beaucoup de « misdancing », un peu de tout, avant d’entrer à l’école, et donc bénéficié de nombreuses influences dont ses chorégraphies se ressentent.

Questions / Answers

(Bon, je sais que vous savez qu’ils parlent anglais, mais peut-être pas tout le monde ici, alors je retranscris la conversation en VF pour que ce soit accessible à tous.)

Q.- Quelle est votre inspiration pour commencer à chorégraphier ?
Liam Scarlett : La musique, évidemment. Je suis un chorégraphe très musical et la musique est un bon point de départ. Les individus, les personnalités sont importants aussi.
Kristen McNally : J’ai aussi été inspirée par le discours d’Obama « Yes we can ». Ce discours agissait comme une musique car il avait un rythme, et j’ai voulu souligner le pouvoir des mots.
(Le résultat, Yes we did, ne me convainc guère : les danseurs miment les paroles la main sur le cœur, alignés en avant-scène. La musique compte trop pour moi – ceci dit, l’un de mes rêves étant de chorégraphier Ruy Blas ©, je retiens l’idée...)
Samantha Raine : Un compositeur a créé pour moi une musique avec les intentions que je lui ai décrites, or le résultat n’était pas du tout ce que j’attendais. Travailler dessus fut un vrai défi...
Au sujet du lien entre musique et danse, Kevin O’Hare évoque Alice's Adventures in Wonderland, dont la première mondiale aura lieu le 28/02 prochain lors d’une soirée de gala (c’est l’évènement de la saison, le premier ballet en 3 actes créé ici sur une musique originale depuis 20 ans) : le chorégraphe ne récupérant la partition qu’à la dernière minute, il est obligé de créer la chorégraphie en temps réel, au fur et à mesure, et sans connaître la suite.

D’ailleurs, comment réagiriez-vous si on vous passait commande d’un ballet en 3 actes ?
Liam : Je ne suis pas fou !
Kristen : Il y a déjà beaucoup de conventions, ce serait difficile de faire quelque chose de nouveau.
Samantha : Le problème avec un ballet full-length est qu’il faut avoir un fil conducteur, créer des personnages et évoquer des émotions pour établir une connexion avec le public. C’est très difficile.
 
 Q. - Comment travaillez-vous ?
Kristen : J’ai la chance inestimable d’avoir un mentor, qui me sert à la fois de confident et d’œil neuf sur mon travail.
Liam : Oui, d’ailleurs on a aussi besoin d’eux pour les œuvres déjà écrites, car ils ne nous transmettent pas seulement les pas mais aussi ce que le chorégraphe a voulu dire.
Kristen : Au départ, je voulais absolument innover, créer de nouveau pas – puis j’ai compris que c’était trop difficile ! Mais je crée souvent sur moi lorsque je commence à chorégraphier.
Liam : Pour ma part, je ne peux pas faire ça, j’aime travailler avec les danseurs. Un jour j’ai participé à une compétition où ça a été très dur car je ne connaissais pas les danseurs, et ils étaient 70 ! Mais finalement ça a été très bénéfique pour moi de travailler avec des personnes différentes.
Samantha : Mon travail est très différent aujourd’hui de ce que c’était lorsque j’étais à l’école. A White Lodge, je devais tout préparer avant, car nous n’avions pas le temps de créer avec les danseurs ; alors qu’aujourd’hui il y a une interaction, et avoir un fil conducteur est suffisant.
 
 Q. - Qu’est-ce que vous apportent vos partenaires ? Liam, par exemple, tu choisis toujours les mêmes danseurs ; pourquoi ?
Liam : Parce qu’ils accentuent la fluidité de ma chorégraphie. Ils ont le même sens de la musicalité que moi et me comprennent. La confiance est très importante : à force de travailler ensemble, les danseurs anticipent ce que je veux, et chacun termine la phrase de l’autre. J’ai eu la même expérience avec Wayne Mc Gregor (chorégraphe résident du Royal Ballet, décidément d’actualité).
Kevin O’Hare : Tes ballets sont très classiques. (Il projette un extrait de Of Mozart, créé pour la Royal Ballet School, et qui me fait un peu penser à Péchés de Jeunesse.) Te considères-tu comme un chorégraphe plutôt classique ?
Liam : Je ne pense pas qu’on puisse faire des catégories, et mettre tout le monde dans des boîtes. Je ne sais pas à l’avance dans quel style je vais chorégraphier, c’est un mélange d’influences.
 
 Q. – Comment créez-vous vos designs ?
Kristen : Je suis une grande fan de Marc Jacob. Un jour je lui ai écrit pour lui demander conseil, et en retour j’ai reçu une boîte pleine de vêtements. Je ne m’attendais même pas à recevoir une réponse, j’ai été très surprise !
(Je dois préciser que de la part de cette jeune femme extravertie et habillée façon haute couture – combinaison flottante, veste avec épaulettes en fourrure, chignon haut – une telle révélation ne m’étonne pas...)
Liam : Je crée moi-même les costumes de certaines de mes chorégraphies, par exemple Asphodel Meadows.
 
 Q. – A votre avis, pourquoi y a-t-il plus de chorégraphes hommes que femmes ?
Kristen : Mais parce que les filles ont le corps de ballet et n’ont tout simplement pas le temps de chorégraphier, contrairement aux garçons !
 
 Q- Comment vous sentez-vous lorsque vous voyez vos ballets en scène ?
Unanimes : Anxieux !
 
 Q.- Pensez-vous au public lorsque vous chorégraphiez ?
Unanimes, encore : Non ! (rires)
Liam : Je suis très égoïste. Mais je préfère laisser aux danseurs la liberté d’interpréter, et cette même liberté revient au public. Chorégraphier est avant tout un super moyen d’expression personnelle, et c’est à vous, c’est votre bébé.
Kristen : Je chorégraphie d’abord pour moi. Mais j’ai été effrayée le jour où j’ai pris conscience que je représentais quand même le Royal Opera House !
(Les créations de Liam Scarlett et Kristen McNally ont été présentées lors des soirées New Works au Linbury Studio, qui équivalent aux spectacles Danseurs chorégraphes parisiens ; il me semble que ce n’est pas (encore) le cas pour Samantha Raine.)
 
Q. - Avez-vous déjà dansé vos propres ballets ?
Kristen : Non. Seulement au début, lorsque je commence à chorégraphier sur moi-même, mais jamais en scène.
Liam : Je l’ai fait une fois, mais c’était horrible, plus jamais ça ! Je me suis retrouvé dans une situation où il manquait un danseur. On m’a dit que comme je connaissais ma chorégraphie, je pouvais bien danser moi-même ! Et à un moment sur scène, lorsque j’étais tout essoufflé, ma partenaire qui était dos au public m’a dit : « It’s very hard, isn’t it ? »
 
Questions from the audience

Q.- Ecrivez-vous l’histoire avant la chorégraphie, ou le contraire ?
Kristen : L’histoire vient avant, et elle sert de structure à la chorégraphie.
 
Q.- Travaillez-vous avec un notateur ou devez-vous vous souvenir de tous les pas ?
Kristen : Je mémorise tout.
Liam : J’ai de la chance car je me suis trouvé un notateur, mais je pense que son travail est terriblement difficile et frustrant, car quand je crée la chorégraphie change tout le temps !
(Notez que la question n’a rien d’étrange ici, où la plupart des répétiteurs semblent travailler avec la notation Benesh ; d’ailleurs compte-rendu à suivre sur le sujet – comprenez d’ici 6 mois...)
 
Q. - Aimeriez-vous chorégraphier pour un film, par exemple l’auriez-vous fait pour Black Swan ?
Kristen : J’ai bien aimé le propos du film, car c’est vrai que la danse vous met tout de même un peu l’esprit en désordre ! Ensuite, ce serait vraiment différent de chorégraphier pour un film, mais je crois que je n’aimerais pas du tout. Pour moi danser est un art de l’instant, et je déteste l’idée de pouvoir revenir en arrière et le refaire. Ce que j’aime par-dessus tout est le moment d’être en scène.
Samantha : Entièrement d’accord.
 
La conversation se termine sur d’autres sujets d’actualité, dont la polémique suscitée par la conclusion du livre de Jennifer Homans sur l’histoire du ballet (résumé ici) et la projection d’autres extraits chorégraphiques dont je n’ai malheureusement pas retrouvé la trace sur youtube.
 
Œuvres
K. McNally : Yes we did ; Don’t Hate the Player, Hate the Game
S. Raine : Coincide and Collide ; Dawn of Youth
L. Scarlett : Monochromatic ; Allegro de Jeunesse ; Despite et Vayamos al Diablo ; In Good Company ; Of Mozart ; Consolations and Liebestraum ;  Asphodel Meadows

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