22/12/2011

Le Ballet Igor Moïsseïev de retour à Paris

Palais des Congrès, 19/12

Lorsque Val Productions, partenaire français de l’Ensemble académique d’État de danses populaires / Russie (et également des Étés de la Danse) m’a contactée pour m’informer de la venue du Ballet Igor Moïsseïev à Paris, j’avoue que j’ai d’abord pensé : « bon, encore une compagnie russe... », avec tout ce que cela supposait : du panache, une technique flamboyante, des extensions à tout va, mais quid de la rigueur académique dont les balletomanes français sont si friands. Depuis, j’ai eu toutes les raisons de revenir sur cette fausse opinion.

D’abord, le professionnalisme de la campagne promotionnelle faisait plaisir à voir. De l’idée d’inviter des blogueurs à partager leur opinion, à celle d’organiser des jeux concours dans de nombreux journaux, l’utilisation des réseaux en ligne a été bien pensée. Les vidéos promotionnelles et le site internet très complet n’étaient pas en reste. Autre média non moins efficace : les grandes affiches qui se sont étalées partout dans le métro parisien, et vous dressent une haie d’honneur lorsque vous pénétrez dans le Palais des Congrès, comme pour rappeler que vous allez voir des danses populaires, et que le public visé l’est aussi.

La salle habituellement si froide est pour ces représentations tamisée de rouge, ce qui lui donne une ambiance beaucoup plus chaleureuse. En ce soir de générale, on y croise des gagnants de divers concours, des familles invitées par leur comité d’entreprise, des blogueuses... et mes voisins, un couple de personnes âgées, qui avaient vu la compagnie lors de sa 3ème tournée parisienne, en 1966 ! Les ouvreurs distribuent le beau programme illustré et rempli de notes explicatives sur chaque ballet (le spectacle ne compte pas moins de 14 danses différentes), le personnel est souriant et sympathique, et, fait tout aussi remarquable en ce lieu, la représentation commence à l’heure.

Avant l’entrée du ballet, on assiste d’abord à la projection d’un petit film en hommage au fondateur de la compagnie, Igor Moïsseïev (1906-2007). Pas des vidéos sorties d’on ne sait où et racolées les unes aux autres, mais de vraies belles images d’archives qui retracent l’histoire de la compagnie, de sa création en 1937 suite à un festival de danses folkloriques à Moscou, à la disparition du chorégraphe après avoir reçu l’ordre du mérite de la patrie le jour de ses cent ans pour avoir donné ses lettres de noblesse à la danse folklorique. L’homme danse encore entre des bâtons à 80 ans ; on se souviendra de son regard attentif en répétitions, et de ses mots aux danseurs : « exigez autant de vous qu’on exige de vous, (...) nous voudrions laisser une trace dans l’histoire dont nous n’aurions pas honte ». Promesse tenue.
Répétition de Jota Aragonaise © E.Masalkov

Alors que le dernier portrait s’estompe, l’orchestre entre en mouvement et le rideau se lève dans un flash de lumière sur deux rangées de jeunes paysans pour le premier ballet : une fête des vendanges. Le couple principal entame une danse vive et précise, le moindre pas est tenu et placé à la perfection par des solistes tous formés à l’Ecole-Studio, extension pédagogique à la compagnie fondée par Moïsseïev en 1943. Les divertissements villageois de toutes les Russies reprennent vie sous les codes de la danse de caractère.

Je n’en dirai pas plus, je préfère vous laisser découvrir le programme, en vous encourageant à aller apprécier ces danses traditionnelles par vous-même : le spectacle est fait pour réjouir toute la famille.

PREMIÈRE PARTIE
Danses Russes « Eté »
Danse Kalmouke
Danse des Tatars de Crimée
Khoroumi – Danse Guerrière Adjare
Suite Moldave - Joc
Vieux Quadrille Citadin
Tableau chorégraphique « Les Partisans »
Suite moldave © V. Vyatkin

SECONDE PARTIE
Un jour sur un navire
Boulba
Danse Tzigane
Jota Aragonaise
Gaucho
La lutte des deux gamins
Gopak


Ne manquez pas l’article d’Amélie, qui a vu le spectacle en entier, ni le fil de discussion dédié à la tournée sur le forum Dansomanie.

11/11/2011

Concours de promotion 2011, Messieurs

Petit retour sur le concours de promotion de l’Opéra de Paris, auquel j’avais la chance d’assister pour la première fois hier matin. J’étais à Londres mardi et mercredi pour revoir le ballet Manon, qui m’avait tant marquée la saison dernière, et je n’ai donc pas pu voir la session Dames, mais je n’aurais pour rien raté celles des Messieurs jeudi. Malgré mes efforts pour obtenir une place, n’importe où, auprès de l’AROP, on m’a répondu que je ne payais pas assez pour avoir droit à ce privilège, ce que je veux bien croire. C’est finalement JoPrincesse, twitteuse émérite, qui me fournira mon ticket d’entrée (merci encore !). Replacement vite opéré auprès du Petit Rat, nous voilà en 1ères loges presque de face, vue imprenable lorsque les jeunes hommes de l’École de danse dans la loge mitoyenne ne se penchent pas trop en avant. La salle est fort peu remplie, même le balcon - j’en connais pourtant qui n’auraient pas dit non à une troisième ou quatrième loge pour être présents ce jour-là. L’orchestre est vide, mis à part la table des jurés.
Opéra Garnier le jour du concours

Depuis le temps que j’entendais parler de ce fameux concours publico-privé (accessible uniquement sur invitation), j’avais glané assez d’informations et de vidéos sur YouTube pour me faire une idée précise de son déroulement, et je n’ai donc pas été surprise, ni par le silence après les variations – assez incongru quand on mesure la qualité des performances – ni par les entrées en scène successives après l’annonce au micro du nom de famille du candidat. Je le suis plus en revanche de l’ambiance feutrée qui règne dans les couloirs : seule une poignée de gens sont là, souvent famille des danseurs ou danseurs eux-mêmes, beaucoup de filles et garçons de l’École de danse, en tous cas tous connaisseurs. Les blogueuses le Petit Rat, Fab’ et Cams étaient là et ont déjà publié leurs impressions sur leurs blogs, ne manquez pas d’y faire un tour. Avec Palpatine également présent, nous refaisons les carrières à l’intervalle et sur Twitter : qui sera promu ? (Alu) Qui devrait l’être et ne le sera pas ? (Bertaud) Qui serait déjà étoile à l’étranger si il/elle avait quitté le confort de l’Opéra ? (Guérineau) Qui aurais-je bien rétrogradé le temps d’un concours pour le voir danser une de ces variations ? (je vous laisse deviner).

Quadrilles


Je n’ai pas pris de notes (contrairement à ma voisine, que je dénonce d'avoir consciencieusement griffonné quelques mots sur son cahier d’écolière après le passage de chaque candidat) et je ne suis pas très physionomiste, donc je vous avouerais que j’ai peu de choses à dire sur les variations classiques. 9 Napoli, c’est déjà beaucoup, je n’ose pas imaginer ce que ça doit être de voir défiler 22 Belles Endormies, même toutes plus jolies les unes que les autres, les hormones n'y pouvant rien. Deuxième à passer, François Alu met la barre très haut avec des sauts suspendus en l’air comme on en voit seulement d'habitude chez les premiers solistes. Je retiens également Alexandre Labrot qui propose de jolies choses, en particulier des entrechats à effet (les pieds qui s’écartent à la fin – la spécialité d’Ivan Vassiliev entre autres).


Les variations libres sont plus distinctives et surtout plus agréables à regarder, même si j’apprécie la technique classique de Napoli, car on entre vraiment dans le spectacle et l’interprétation. Je regrette qu’Alexis Saramite ne soit pas de la partie car j’étais curieuse de découvrir une variation de Marco Spada (Lacotte). Maxime Thomas propose un In the Middle, Somewhat Elevated de Forsythe peu convainquant à mon goût car il manque de puissance, je ne m’explique pas son classement. François Alu entre en scène dans le costume conquérant de Solor, et c’est un pléonasme. Le solo de l’acte II de La Bayadère, variation de premier danseur, aurait dû en toute objectivité (et dans toute autre compagnie) le propulser directement au rang de sujet. Sa prestation est comparable à celle que nous avait offert Mathias Heymann lors de sa prise de rôle : l’élévation, la netteté des sauts battus, l’assurance dans les pirouettes jusqu’à l’amplitude du manège final le placent décidément au dessus du lot. J’espère vivement qu’une vidéo viendra faire partager à ceux qui n’y étaient pas ce morceau d’exception.


Alexandre Carniato n’a pas eu de chance avec l'alphabet. Dans un tout autre genre, il endosse le seyant costume « côtelette » (©LePetitRat) de Caligula, un choix personnel que je trouve plutôt juste s’il se fait plaisir à le danser – en tous cas moi je me fais plaisir avec la musique de Vivaldi. Je n’ai pas retenu grand-chose de Jean-Baptiste Chavignier dans le pas de trois du Lac des Cygnes, sinon qu’Emmanuel Thibault était également présent dans la salle, peut-être ce choix manquait-il d’audace. Cyril Chokroun nous offre un sourire éclatant et une belle souplesse dans la difficile variation du Grand Pas de Paquita de Lacotte ; ce danseur au physique fin est à suivre. Takeru Coste, peu convainquant dans l’imposée, est irrésistible en bad boy dans Arepo de Béjart : je découvre cette variation et je suis totalement séduite, et par la musique et par la désinvolture du danseur.



Retour d’Alexandre Labrot, que je ne connaissais pas avant ce concours et qui me séduit dès son entrée par un développé impeccablement tenu : Approximate Sonata, le deuxième Forsythe de la matinée, avec cette fois la puissance qu’il manquait au premier. Florent Mélac, que j’imaginais tout à fait en Roméo romantique, me déçoit en revanche : de même que dans la variation imposée, je le trouve très raide au niveau du dos - sans doute l’habitude des danseurs londoniens, beaucoup plus déliés à ce niveau que les danseurs de l’Opéra de Paris, ou le stress du concours. Pierre Rétif enfin envoûte le Petit Rat à mes côtés (elle était vendue dès l’arrivée du trône sur scène) : si ses qualités d’acteur dans l'acte I d'Ivan le Terrible sont évidentes, je suis en revanche beaucoup moins séduite par sa performance technique, un peu brouillonne.

Coryphées


L’intervalle de 45 minutes nous ayant permis d’échanger nos impressions et de refaire le monde, c’est l’esprit critique et dispo que nous reprenons nos places pour les coryphées, qui s’annoncent logiquement encore plus enthousiasmants que leurs collègues quadrilles (quel regret en revanche de ne pas voir défiler les sujets, mêmes pour la beauté du geste ; ne parlons pas des premiers danseurs). La Mazurka de Suite en Blanc, comme je le souffle au Petit Rat pour la rendre jalouse, je l’ai vue dansée par Mathieu Ganio il y a deux semaines à Biarritz (compte-rendu coming soon). J’adore la musique de Lalo, j’adore les pas de Lifar, j’adore les danseurs de l’Opéra de toutes façons donc je ne me fais pas trop de souci quant au fait de la voir 11 fois de suite. L’imposée en blanc, les libres en couleur, on est quand même un peu dans une caricature du concours.


Hugo Vigliotti pour commencer, c’est un peu triste car on sait déjà 1° que sa prestation sera réjouissante 2° qu’il ne sera de toutes façons pas promu 3° qu’il perd son temps dans cette compagnie (CQFD). Il est aussi virtuose dans son imposée que dans sa libre : Études de Harald Lander, un peu trop semblable à la première peut-être mais si brillamment exécutée qu’on ne va pas s’en plaindre. Sébastien Bertaud, l’oublié du concours de l’an dernier, qui ferait peut-être bien aussi d’aller voir ailleurs d’autant qu’il ne doit pas manquer d’être ouvert sur le monde. Quoique... on regretterait trop cette prestance dès qu’il ouvre les bras, qui le fait ressembler au jeune Laurent Hilaire, sa puissance et sa maîtrise dans Speaking in Tongues de Taylor, qui placent son interprétation nettement au dessus du lot – quel dommage de terrer de tels talents dans le corps de ballet.


Les deux suivants ne me convainquent guère : Matthieu Botto se heurte à une nouvelle variation tarabiscotée de Paquita, sans l’enthousiasme de son confrère, et Yann Chailloux propose une variation de Don José complètement dénuée de sensualité et de sens théâtral. Pour l’avoir vue à de nombreuses reprises l’été dernier lors de la reprise de Carmen par l’English National Ballet, avec des danseurs au sex-appeal autrement féroce, j’avais une idée assez claire de ce qu’elle pouvait représenter, vraisemblablement pas partagée.
Daniel Kraus, Carmen, English National Ballet


Adrien Couvez fait partie de ces danseurs toujours très agréables à voir car très engagés. Pour décrocher une promotion, il faudra cependant qu’il soit vraiment au dessus du lot, et ce n’est pas encore le cas aujourd’hui même si sa prestation dans Pas. / Parts de Forsythe est tout à fait correcte. Julien Cozette se tire à son tour très honorablement de la variation noureevienne du prince de Cendrillon, beaucoup de grands sauts, une bonne surprise. Yvan Demol n’a pas autant de gouaille que son prédécesseur dans Arepo. Gregory Dominiak a son physique pour lui, des lignes interminables. La Mazurka de Lifar puis la variation d’Armand Duval dans l’acte II de La Dame aux Camélias le mettent en valeur et son interprétation sensible me plonge complètement dans l’histoire.


Alexandre Gasse, que j’avais remarqué dans la Mazurka (et c’est bon signe car la répétitivité de l’imposée ne m’avaient pas permis d’en repérer beaucoup) a en revanche peut-être fait le mauvais choix avec Sept Danses Grecques, un peu trop facile même si le rythme s’accélère à la fin (à tel point que je me demande si, comme dans le patinage artistique, les difficultés passées dans la seconde partie de la variation comptent double...). Pour rappel, l’École de Danse a présenté ce ballet il y a deux ans, époque où brillait une étoile montante du nom de Neven Ritmanic, qui aurait été le seul capable de donner du fil à retordre à François Alu aujourd’hui. Au vu des résultats du concours, il vaut peut-être mieux pour lui d’avoir dû aller voir ailleurs, même si cela reste une grande perte pour la compagnie (toutes choses égales par ailleurs, il me paraît évident que Nicolas Le Riche lui-même ne serait jamais engagé s’il se présentait au concours d’entrée cette année).


Au tour de Axel Ibot de présenter la même variation de Don José, avec un peu plus de chaleur espagnole et de l’arrogance propre au personnage. Le nombre de danseurs ayant choisi des extraits de ballets de Roland Petit pour ce concours me semble un juste hommage silencieux au grand chorégraphe décédé cet été. Par contre, déformation londonballetomaniaque, je suis TRÈS déçue de n’avoir vu aucun extrait de Macmillan, quand (je) on sait que Manon regorge de superbes solos lyriques. Le ballet étant programmé en mai 2012, je vous parie qu’on en verra au prochain concours.


Pierre-Arthur Raveau clôt le concours en beauté un Dances at a Gathering de Robbins ample et romantique. Sa Mazurka était déjà si parfaitement exécutée que cette fois j’avais sorti mon matériel en prévision : désolée, la qualité de la vidéo est assez mauvaise (si un lecteur se sent une âme de mécène...) mais elle permet au moins de se faire une idée de la qualité de son travail.
(EDIT 15/11 : ses deux variations sont à présent disponibles sur YouTube en bien meilleure qualité.)



Tout le monde se retrouve à la sortie des artistes, où les résultats ne tardent pas à être affichés. On applaudit, on se lamente, on s’insurge, on refait le concours ; il est généralement admis que pour cette fois, à l’exception de la troisième place de Sébastien Bertaud qui méritait au moins la deuxième et que nos cœurs de groupies auraient bien propulsé à la première, il n’y a pas de grosse injustice. L’Opéra de Paris est une Maison aux traditions impénétrables et le concours n’est pas la moindre de ses curiosités. Les danseurs que nous croisons paraissent blasés. Je repars avec Palpatine, qui regrette que son éditeur ne soit pas aussi attentionné que son tailleur. Chacun dans son monde.

Classement concours de promotion 2011



PS : Si mes propos vous ont déplu, n’hésitez pas à venir le dire en commentaires : je ne vois pas pour quelle raison le Petit Rat devrait toujours être la seule à se faire troller. Si vous dansiez jeudi, ne prenez pas mal mes critiques, si je vous ai retenu c’est déjà bon signe (si elles vous dérangent vraiment, j’accepte de les retirer mais je veux une interview en échange). Si vous êtes de l’AROP, je vous recommande les photos de la salle presque vide chez le Petit Rat. Si vous pensez avoir des places pour le prochain concours de promotion, d'avance, je suis preneuse.

24/10/2011

Les Solistes de l’Opéra de Paris en deçà d’Issy

Palais des Congrès d'Issy-les-Moulineaux, 21/10

Décidément, ces mini-galas de solistes de l’Opéra de Paris en banlieue sont l’occasion de voyager. Après un petit tour à la campagne dimanche dernier, je change deux lettres pour retrouver ce vendredi soir dans une petite bourgade bien peuplée, avec ses boulangeries-pâtisseries à tous les coins de rue, sa Poste et son parc municipal. Issy, c’est la province. Une maman promet des « petits poix anglais » à son fils de 3 ans au retour de l’école, les vieux viennent faire leur marché à la sortie du métro, et le guichetier du Palais des Congrès m’accueille à bras ouverts dans son grand hall vide lorsque je débarque deux bonnes heures en avance, en bonne provinciale assujettie aux extravagances tarifaires de la SNCF. Je réquisitionne une banquette et occupe mon temps à... essayer de faire rentrer un test Herrman dans une page Excel (on s’amuse comme on peut) en looking forwardant le spectacle, et surtout Saïïïïz, qui ne danse pas Des Grieux, malgré ce que prétend l’affiche : publicité mensongère ! Je vous la remets quand même pour le plaisir.

Je suis bientôt rejointe par un groupe de jeunes venus jouer les ouvreurs pour arrondir leurs fins de mois. Leur société d’hôtes/ses les amène aussi bien à faire des salons agroalimentaires que le tournoi de Roland Garros, et ils n’ont pas l’air de s’émouvoir en découvrant en arrivant qu’ils s’agit ce soir d’un ballet (!!!). Chaussures plates et pantalon noir de rigueur pour courir dans les escaliers, seule une ravissante jeune fille russe s’est trompée et porte talons hauts et jolie robe plissée. Sa manager l’oblige à changer pour un jean et le (esthétiquement ravageur) tee-shirt au logo du Palais des Congrès ; heureusement que Palpatine n’était pas là, il aurait crié au scandale.

Le public arrive et j’abandonne mon canapé à une mère de famille, pour me faire ensuite virer du bar (pourtant moitié vide). Je finis debout au milieu des portes qui claquent, à faire la queue devant la salle, qui finit par ouvrir ses portes à 20h20. « On entre par les toilettes », comme le fait remarquer une petite fille, et on attend encore que les ouvreurs improvisés viennent nous placer individuellement. Évidemment, elles ont beau courir dans tous les sens, ça commence avec 20 minutes de retard ; le temps pour le maire d’agglutiner quelques vieilles en s’étouffant bruyamment (j’espère qu’il ne va pas continuer pendant le spectacle). Annonce est faite qu’Alice Renavand remplacera Sara Kora Dayanova, qui n’est pas blessée j’espère.

La danse classique m’a tuer

Premiers à passer sur le grill, avec la délicate mission d’ouvrir le bal : Marion Barbeau et Axel Ibot, dans le pas-de-deux du Cygne Blanc de Petipa, costumes Noureev. J’ai de bons souvenirs de la première à l’École de Danse, et l’air romantique du second me convainc dès son entrée en scène. Je déchante au bout de deux minutes. Le ballet est bien choisi, on commence pile avec ce que le public a envie de voir, mais aussi avec ce à quoi il s’attend. Les danseurs sont tendus, il n’y a aucune interprétation, les pas sont proprement exécutés mais sans âme. Quel dommage, à cet âge où ils devraient être correctement coachés et aborder les rôles entiers pour s’épanouir. Le pas-de-deux s’éternise.

Je suis rassurée de voir Don Quichotte arriver en deuxième, de quoi réveiller la salle déjà endormie. Peine perdue : c’est le Grand Pas, de l’ultra-classique, qui ne bouge pas. Pour la première fois, je comprends pourquoi on entend toujours qu’Alice Renavand pèche en classique, ce qui est impossible à croire en la voyant briller dans tout le répertoire contemporain. Ses pieds ne sont pas en-dehors, et on a l’impression qu’elle va tomber de ses pointes. Sa Kitri est malicieuse, mais aussi un peu dédaigneuse, comme si le classique ne méritait pas qu’on s’y attarde. J’attends plus de son partenaire, Julien Meyzindi, qui propose un certain style mais n’a pas le temps de démontrer grand-chose, en tous cas pas dans les sauts. D’ailleurs, le pas-de-deux est coupé avant la coda. Je regrette la superbe et la générosité de Sara Kora Dayanova, qui nous en aurait sans doute mis plein la vue.
Don Quichotte, Julien Meyzindi & Ludmila Pagliero © Dansomanie


Giselle, acte II de Coralli et Perrot, avec Caroline Robert que je ne connais pas et Simon Valastro que je n’attends pas dans ce type de rôle noble. Et là c’est terrible, dès les premières notes j’ai l’image d’Alina Cojocaru, et je ne parviens pas à l’oublier. Du coup, à nouveau tout me paraît raide, dépourvu de grâce et l’ennui s’installe. Il y a pourtant de jolies choses, de belles séries d’entrechats chez l’un et chez l’autre notamment. En voyant Albrecht ne pas battre sa diagonale d'assemblées, je commence néanmoins à penser qu’ils en font le strict minimum ; comme s’il m’avait entendue il nous gratifie aussitôt d’un double assemblée, puis de plusieurs tours en l’air, mais les réceptions sont brouillonnes.

Heureusement, ce qui suit me réchauffe le cœur. La Méditation de Thaïs, de et par Yann Saïz avec Amandine Albisson, aussi beaux l’un que l’autre, sur un air d’opéra de Massenet qui « l’a fait divagué (sic) sur l’absence d’un être aimé avec une pointe de romantisme ». Si je vous dit que c’était le meilleur moment du spectacle, vous êtes obligé(e)s de me croire : vous n’y étiez pas, et je ne souffrirai pas un commentaire négatif sur cette partie ; veni, vidi, dixi, comme disait l’autre. Peut-être parce que c’est son œuvre, cette fois il y a de l’engagement, de la passion, le mouvement est lié. La musique est belle, d’autant plus qu’à ce moment on commence à s’habituer aux crachotements de la sono de mauvaise qualité. Yann Saïz est magnifique, même lorsqu’il plagie Preljocaj (le baiser) et manque de flanquer sa partenaire dans le mur. Ils reviennent pour finir à la jolie pose de départ, elle assise face au public, lui tendant sa main derrière son épaule. Touchée.

Je ne peux pas en dire autant de la suite, pourtant prometteuse. La Mort du Cygne de Fokine avec Dorothée Gilbert, cette fois ce sont les Trocks qui me viennent à l’esprit, tant j’ai l’impression qu’on se moque de nous. J’attendais du sublime, il n’y a aucun investissement, une froideur glaciale, et on a surtout l’impression qu’elle danse complètement coupée du reste. Jusqu’au saluts, pas un regard au public, des bras de cygne qui ne font que la séparer un peu plus du commun des mortels, j’ai l’impression d’être dans un autre monde... wait, un monde où les solistes de l’Opéra de Paris sont des gens coincés et dédaigneux qui ne s’adressent qu’à une élite ? Me voilà de l’autre côté du miroir, et j’ai de plus en plus l’impression qu’ils ne sont là, comme les ouvreuses aperçues plus tôt, que pour arrondir leur fin de mois.


Le contemporain va nous sauvé

Tant mieux pour le remplissage de la salle, il n’y a pas d’entracte et on enchaîne directement avec la deuxième partie, moins classique, que j’appréhendais donc, mais qui se révèle au contraire plus satisfaisante.

La Sylphide avec Marion Barbeau et Axel Ibot, cette fois charmants et légers, un brin d’interprétation en plus, les rôles leur convenant mieux. Ils s’amusent et se montrent drôles dans ce pas-de-deux coquet où les deux amants folâtrent. Force est de constater que les danseurs de l’Opéra de Paris portent sacrément bien le kilt. Très belle petite batterie, aérienne, chez lui.

Fado, de Jean-Philippe Dury, sur un chant mélancolique de Misia, inconnus au répertoire. Le programme n’aide pas beaucoup : « une recherche esthétique pour illustrer le fado » (?). Alice Renavand apparaît en longue robe noire, Julien Meyzindi torse nu en collant rouge (ce qui donnera lieu à un juste malentendu le lendemain lorsque j’évoquerai la soirée devant le Petit Rat : « Qu’est-ce que tu fichais avec Meyzindi à poil ?! »). La belle danseuse brune se révèle impériale, prêtant son physique longiligne à une danse liée et puissante ; je comprends soudain pourquoi elle a accepté de remplacer Mlle Dayanova. Elle éclipse un peu du coup son partenaire, dont les torsions et la maigreur prononcée m’apprendront beaucoup sur l’anatomie de la cage thoracique.

Adagietto, Oscar Araïz sur du Malher, réapparition de Caroline Robert et Simon Valastro en collants bleus à écailles. Il est vaguement question d’un poisson, beaucoup de portés, mais je perds vite le fil.

In the middle, somewhat elevated © Erik Tomasson

In the Middle, somewhat elevated. Forsythe, ou la preuve par quatre que la danse contemporaine ne s’improvise pas et a aussi ses grands chorégraphes. Je n’avais jamais vu ce pas-de-deux, tout au plus un solo en mars dernier qui m’avait déjà convaincue de la force de ce chorégraphe. Et puis, avec de tels interprètes : Amandine Albisson et Yann Saïz, ça ne pouvait qu’être un grand moment. La bande-son électronique de Thomas Willems colle parfaitement aux mouvements, vifs et terriblement musicaux, qui se cassent sans cesse pour se reconstituer autre part. Les deux danseurs se toisent, dansent parfois chacun de leur côté, mais toujours ensemble.

Alles Walz de Renato Zanella pour finir, dont tout l’intérêt repose sur la technique de l’étoile, qui danse seule aujourd’hui encore, à se demander si une clause de leur contrat lui interdit de se mêler à ses camarades. Vêtue d’un costume homme comme on la voit souvent en photo, elle semble s’échauffer, improviser en silence, puis elle fait un signe pour allumer la musique et recommence les mêmes pas qui du coup prennent sens. Plusieurs fois, elle sourit au public en développant ses doigts en éventail à côté du visage, semble jouer avec lui en lui demandant d’arrêter d’applaudir suite à une série de fouettés, place nonchalamment quelques pirouettes multiples. J’aime cette danseuse à la technique flamboyante, mais loin d’être séduite j’ai là encore le sentiment qu’elle se fiche de nous, qu’elle n’y est pas, se contente de jouer le jeu par ennui, par condescendance même avec les spectateurs locaux, et je m’ennuie avec elle.


Les galas se suivent et ne se ressemblent pas. Quel contraste ici avec celui de Massy la semaine dernière ; loin de la propreté offerte par la Compagnie 3e étage, un spectacle de pauvre qualité, des danseurs qui se caricaturent eux-mêmes, de part une absence totale d’engagement qui me déçoit beaucoup. Je continue la série avec le gala de Karl Paquette en janvier, pas à l'espace Coluche de Plaisir où les tarifs sont proprement exorbitants, mais au Théâtre des Hauts-de-Seine de Puteaux, où j'espère croiser plus de blogueuses (message subliminal).

16/10/2011

Carte blanche à Agnès Letestu

16/10, Opéra de Massy, Compagnie 3e étage
 
Massy, c’est la campagne. D’habitude quand je prends le RER C, je m’arrête avant. Après, il y a de la forêt, des villes aux noms bizarres (Chilly-Mazarin !?), et une station où je n’étais jamais passée qu’en TGV : Massy-Palaiseau. La ville a de la gueule, c’est du moins ce que j’ai pensé en la traversant en bus : de grands espaces verts, de très beaux espaces même, avec des jets d’eaux et des palmiers,  des bâtiments imposants dénotant quelques efforts architecturaux. L’ « Opéra » lui-même, sous une verrière, donne sur une grande place. Le problème, c’est que le dimanche c’est vide, à part quelques jeunes qui zonent sur ladite « Place de France ». Tout un programme.



Le théâtre est bien rempli ce jour-là, les 800 places sont vendues depuis longtemps, et il y a même des dames qui repartent dépitées de ne pas en avoir eu le jour-même. Invasion de Parisiens aux dépens des Massicois ? Non, ceux-ci ont même bénéficié d’un placement prioritaire, et en ayant réservé le jour de l’ouverture, je me retrouve quand même au rang X, c'est-à-dire tout au fond. À 29€50 la 2ème catégorie, réduction étudiante inclue, c'est-à-dire très cher (2 catégories disponibles), même si la salle est confortable et le dénivelé très appréciable (je soupçonne le constructeur de l’avoir fait sur-mesure pour Cams, que j’ai malheureusement manquée).
Conséquence du nom du rang peut-être, les ouvreurs passent toute la première partie à nous braquer leurs lampes torches au visage, soit pour vérifier ce qu’on fait, soit en cherchant à replacer les nombreux retardataires. Je découvre à l’entracte qu’ils pèchent par excès de gentillesse : lorsque je descends quémander un replacement, l’ouvreuse m’indique directement les places restées vides. Je ne suis pas mécontente de me défaire de mes trois Parisiens de derrière, qui comparent à voix haute les mérites de l’Opéra de Massy avec celui de Garnier, et me toisent avec une sympathie condescendante lorsque je leur offre mon programme imprimé (merci Dansomanie) en les entendant se plaindre de ne pas savoir ce qui se danse. Eh bien, on y vient.

Première partie

Les petits jeunes pour commencer : François Alu et Charline Giezendanner donnent le ton avec la Tarentella de Balanchine : tambourins et sourires malicieux, tutu rouge à paillette et collant noir, du soft et du convenu. Ce qui saute aux yeux c’est avant tout le placement : des pieds précis, parfaitement en dehors, tous est très net – c’est d’ailleurs un peu ce que je leur reproche, on admire tellement le bas de jambe qu’on ne regarde que ça, sans doute parce que le haut du corps est moins expressif. Un délice de petits pas chez elle et de belles envolées pour lui.
Delibes Suite © José Martinez

La musique de La Source résonne dans le noir, comme un avant-goût de la Première samedi prochain. Elle me rappelle aussitôt Soir de Fête avec l’École de Danse il y a 2 ans, et je retrouve d’ailleurs Léonore Baulac : aussi précise que sa collègue, un certain panache dans les épaulements, d’autant plus bienvenu que son partenaire, Audric Bézart, en a à revendre. Il est quand même plus classe lorsqu’il n’est pas costumé en blaireau (pensée émue pour Mimy). La petite robe rayée et le complet à rayure dessinés par Agnès Letestu, sont élégants, la chorégraphie aussi. José Martinez s’amuse à casser les codes, en proposant par exemple des diagonales en remontant dos au public, des parallèles, ou une fausse entrée de la fille au début de la variation de l’homme, puis sa réapparition pour une demi-lune de grands jetés au moment où il se lance dans un manège. Audric Bézart y prouve sa souplesse, mais un certain manque de puissance sur la fin.
Ces deux premiers couples font montre d’un joli travail, et l’on regrette de n’avoir pas plus d’occasions de les admirer à l’Opéra, à cet âge où ils devraient faire plus de galas et de prises de rôle. Plaisir aussi de les voir développer la belle technique propre de l’Opéra, quitte à s’emmêler les pieds parfois.

La pièce de Samuel Murez, Processes of Intricacy, fait un peu cheveu sur la soupe en ce dimanche après-midi, et j’avoue avoir eu du mal à rentrer dedans ; beaucoup moins, étrangement, à revenir dessus après coup. On entend la voix du régisseur, ce qui provoque quelques rires car on peut croire d’abord à une erreur technique. Le rideau de fond à demi-levé laisse voir les projecteurs. Les danseurs s’avancent et... dansent ? Pas vraiment. Ils effectuent des mouvements, l’un après l’autre, parfois en même temps, puis s’arrêtent et recommencent un peu plus loin. Ludmila Pagliero et Josua Hoffalt sont superbes, mais le reste est froid, ce n’est pas vraiment de la danse, ni vraiment agréable à regarder, la virtuosité est cassée. La voix off qui commande les effets lumières et les danseurs donne l’impression que tout cela n’est qu’une industrie et laisse voir l’envers du décor : on est dans la déconstruction, les danseurs ne sont là – on le voit et on l’entend à leur souffle – que pour effectuer des mouvements jusqu’à ce que la durée du spectacle soit terminée. D’ailleurs, à la fin, alors que les applaudissements éclatent, ils ne saluent pas mais repartent bras dessus bras dessous, le travail effectué. On aurait bien aimé avoir le mode d’emploi.
Processes of Intricacy © Cherylynn Tsushima

Une création de Lacotte, sur une musique d’Ernest Chausson, voilà de quoi attiser la curiosité, pour une fois qu’on y a droit en France. Une femme tente de retenir un homme qui la quitte, le supplie mais ne parvient pas à l’empêcher de partir. Plus tard, elle lit sa lettre, récitée par une voix off, où il lui annonce qu’il a perdu tout ce qu’elle lui avait envoyé au jeu. Elle se prend la tête entre les mains, mais on sent que c’est pour lui, et pas pour son argent qu’elle s’inquiète. Il revient, lui demande de lui pardonner ; elle fait mine de se détourner un moment puis retourne dans ses bras, ce qui donne lieu au pas de deux qui compose l’essentiel de Lettres d’un joueur.
Les étoiles entrent en scène, le pas de deux est doux, et on sent qu’il y a quelque chose d’achevé dans leur danse que n’avaient pas les couples précédents. Au-delà, la chorégraphie est peu inventive : beaucoup de portés, Stéphane Bullion ne cesse de faire tourner sa partenaire sur ses épaules, sans réelle prise de risque. La voix off de la lettre est trop rauque pour croire qu’il s’agit de lui, et très monocorde, elle ne fait que lire les mots. Il y a un effort au niveau du jeu de son côté, qui reste néanmoins un peu blanc, tandis que le rôle de la femme est taillé sur mesure pour la tragédienne qu’est Agnès Letestu. Les portés et le piano annoncent déjà la Dame aux Camélias.

Je profite de l’entracte pour me replacer une bonne quinzaine de rangs plus bas, d’où j’aperçois les vieilles habituées de l’AROP (toujours les mêmes) au premier rang plein centre, qui applaudissent à tout rompre tout ce qui est Opéra et ne lâchent pas une claque pour le reste.

Deuxième partie

Le programme que j’avais imprimé annonçait un solo de Nicolas Paul pour Ludmila Pagliero ; il n’en est rien, et on peut imaginer que la première danseuse qui ne chôme pas en ce moment était bien occupée avec la création de La Source. Les deux pièces suivantes reposent sur des chansons, ce qui convient particulièrement bien au lieu et au public.
On retrouve Agnès Letestu et Stéphane Bullion pour la première, Non, rien de rien d’Edith Piaf, chorégraphiée par Ivan Favier. Elle est habillée en gamine, avec des tresses et une robe qui lui tombe jusqu’aux genoux et lui raccourcit les jambes, le maillot très échancré, ce qui n’est pas très heureux. La danse est jolie, spéciale, le couple se noue et se dénoue, roule ensemble, comme des lycéens sauf qu’ils n’en sont pas. Il faudrait vraiment que les solistes de l’Opéra de Paris apprennent à choisir des rôles qui leur conviennent, et surtout à les donner aux jeunes à qui ça convient.
Remarque inverse avec Les Bourgeois de Jacques Brel, mis en pas par Ben van Cauwenbergh : François Alu est taillé pour le rôle, il en a la verve et la virtuosité, cette fois sans aucun faux pas. On suit l’évolution du personnage qui m’avait manquée lorsque je l’avais vu en février à Londres (que de souvenirs !) : bon acteur, le jeune homme rajoute même les bruitages. Il est parfait, brillant techniquement, et justement un peu trop propre : tirer la langue ne suffit pas à figurer un homme ivre, et j’aurais bien aimé voir ce saut en X dont il était parfaitement capable. Ovation méritée.
Les Bourgeois © Seaquest Dance

Quelques mots en anglais, un très beau texte : c’est du Shakespeare, ce qui me rappelle mon vieux rêve de mettre des mots sur la danse. Le reste valait moins la peine. La jeune danseuse-chorégraphe qui entre en scène, Pasqualina Noël, porte une jupette et un corset brillants comme une armure, avec une chemise brune dessous. Elle se frotte les seins et les fesses sans aucune sensualité, il y a même une certaine vulgarité à laquelle le personnage éponyme de la pièce, Lady Macbeth, n’est pas étrangère. Comme on pouvait s’y attendre, elle finit en chemise ensanglantée, tourne autour d’un rond lumineux et finit par s’allonger dessous. Au moins, son passage a permis au premier couple de se reposer.

Mi Favorita, qui fait revenir tous les solistes de la première partie, est un ballet plein d’humour où José Martinez déjoue à nouveau les codes du ballets tandis qu’Agnès Letestu déconstruit ceux du costume : jupette, tutu à cerceaux, strass ou en velours, languettes, tous dans des tons fuchsia qui me ravissent, sur fond bleu pour les allergiques. Le rideau commence par ne s’ouvrir que d’un mètre, laissant voir des pieds dans des chaussures à talon puis des pointes, et c’est ensuite au tour des lumières de jouer sur l’entrée des danseurs. Entrées ratées, laissés-pour-compte, show-offs, le meilleur moment reste la bataille d’ego entre les trois garçons : Audric Bézart plein de hauteur, François Alu qui a bien du mérite de ne pas dépareiller entre un Sujet et un Premier danseur, c’est plutôt bon signe pour lui, et Josua Hoffalt avec un demi-sourire de serial lover. Cela fait un peu désordre parfois, les traits comiques (comme lorsque les filles jouent avec les garçons ou tournicotent autour des rideaux de coulisses) pourraient être plus marqués. Charline Giezendanner, Léonore Baulac et Ludmila Pagliero ont l’air de bien s’amuser. La salle est peu réactive mais applaudit beaucoup.
Mi Favorita © José Martinez

Malgré la longue série d’applaudissements pour un rappel après Mi Favorita, les danseurs ne reviennent pas, et on découvre à leur place Stéphane Bullion et Agnès Letestu. C’est un peu dommage je trouve qu’ils n’aient pas réussi à se défaire de la hiérarchie du corps de ballet : même pour un gala à l’extérieur, les étoiles dansent de leur côté, alors qu’Agnès Letestu aurait tout à fait pu danser avec Audric Bézart. Le pas de deux de la Dame aux Camélias de Neumeier, vu et apprécié en gala, ne passe pas du tout ici : je ne perçois pas de courant entre les deux danseurs, là encore il passe son temps à la porter et cela paraît parfois un peu difficile (ceci dit, j’avais déjà eu cette impression avec Aurélie Dupont et Jiri Bubenicek, donc rien n’est perdu). Elle joue le désespoir mais elle est seule. Les filles, il va vraiment falloir se cotiser pour offrir à son partenaire des cours de théâtre, ce n’est pas possible d’avoir un visage pareil et de ne pas savoir s’en servir.

Pour finir, un gala bien sympathique, avec quelques lacunes qui ont fait tout son charme, et je ne regrette pas le déplacement. N’oubliez pas d’aller lire le compte-rendu de Cams qui y était aussi.
Au fait, l’ « Opéra » de Massy, c’est la zone, ils l’ont construit au milieu d’une cité ; c’est ambitieux, honorable, mais je ne dirais pas que c’est 100% efficace. Prévoyez une tenue adaptée.

31/08/2011

London 2010-2011 : a season treat

À une semaine du départ, je me mets à l’heure des blogs pour faire le bilan de ma saison londonienne. En un an, peu ou prou, j’aurai vu plus de ballets et de compagnies que je ne l’aurai jamais cru possible dans un laps de temps aussi court. De la tournée du Bolchoï à celle du Mariinsky, de l’American Ballet Theater au Dutch National Ballet, tout en passant la plupart de mes soirées entre le Royal Opera House et l’Opéra de Paris : retour sur un itinéraire à faire pâlir d’envie plus d’un(e) balletomane…

Je débarque sur le sol londonien en juillet 2010, après une longue série de Bayadères, trois grandioses Kaguyahime (soulagement de constater qu’un an après, je sais encore l’orthographier sans vérifier) et une Petite Danseuse de Degas que oui, décidément, je suis la seule à aimer. Après, surtout, ma première rencontre IRL avec des blogueurs ; rencontres qui tendront à se multiplier cette année, pour le plus grand agrément de nos soirées à l’opéra.

Retourner voir de la danse n’est pas vraiment ma priorité au moment où j’arrive, j’avais fait des réserves avant de partir, mais j’ai acheté un billet par mesure de prévention pour la Royal Ballet School (un de ces précieux stalls circle standing que les Friends s’arrachent avant l’ouverture des réservations au public général, obtenu tout à fait par hasard, ce qui me donnera une fausse idée de la facilité du processus de réservation). On replonge vite, du coup je reprends des places pour la tournée estivale du Bolchoï, une pour chaque date réunissant Natalia Osipova et Ivan Vassiliev. Le mois d’août sera également l’occasion de découvrir l’English National Ballet dans Cinderella.

En septembre, il est temps de prévoir des retours à Paris pour ne pas manquer le Défilé, la Soirée Roland Petit – je fait l’impasse sur Paquita, dommage – la première de Parzifal  et bien sûr le Gala des 30 ans de l’AROP. J’adhère aux Friends de l’ENB et au cercle Student Standby du ROH, c’est l’occasion de devenir une insider et de découvrir la profusion d’activités organisées ici pour rendre le ballet plus populaire : journées d’introduction, aperçus de répétitions, rencontres et classes publiques sont au programme, bien plus souvent que la fréquence de publication de ce blog n’a pu le laisser penser.

Le premier choc esthétique, je le reçois dès l’ouverture de la saison avec le couple Alina Cojocaru / Johan Kobborg dans Onegin. Une beauté à couper le souffle, renforcée par la délicatesse d’un orchestre qui touche à la musique de ballet comme si c’était un trésor (et non PAS comme pour actionner une sirène de pompier), grâce à un partenariat d’exception, capable de sublimer n’importe quel ballet – même la production maison du Lac des Cygnes, d’un goût pourtant douteux. Ne manquer aucune de leurs apparitions sur scène constituera bientôt un bon prétexte pour démultiplier mes visites au Royal Opera House.

Second choc, hormonal celui-là, le danseur noble ukrainien Sergei Polunin (et, moins bon danseur, mais divin en jupette, Rupert Pennefather) dans Sylvia. Si le ballet ne me convainc guère, je découvre qu’il y a de quoi se mettre sous la dent ici, et j’en oublie momentanément mes amours de groupie pour les danseurs de l’Opéra de Paris. J’aurai l’occasion de le revoir dans les nombreuses kitcheries d’Ashton et associés présentées par le Royal Ballet à longueur de saison, triples-bills mêlant chorégraphes contemporains et œuvres de Balanchine, ainsi que dans les merveilleux story-ballets dans lesquels la compagnie excelle : Giselle, Manon, et Roméo et Juliette.

Retour à Paris fin décembre pour mon premier Lac des Cygnes (j’en verrai encore quatre autres productions cette année, c'est-à-dire beaucoup trop) et la première rencontre interblogs ; retours à nouveau pour Caligula et la conférence sur Noureev, Coppélia, Rain et surtout Roméo et Juliette : j’en rêvais depuis des années, et on peut dire que j’ai été servie puisque l’English National Ballet aussi l’a dansé cette année. Le gala des Étoiles pour le Japon, le Bolchoï à nouveau, les Enfants du Paradis, encore un McGregor, et me revoilà sur Londres pour finir la saison classique en beauté avec un programme Roland Petit à l’ENB et la tournée du Mariinsky.

Ce qui est bien à Londres, c’est qu’une fois sortis de l’Opéra, il y a encore plein de salles à découvrir. Le Sadler’s Wells (et son petit frère, le Peacock Theatre) par exemple, plaque tournante des compagnies de danse du monde entier, où se côtoient grands et petits, et où l’on peut voir le meilleur comme le pire. Le London Coliseum, où se produit l’ENB, mais aussi de nombreuses compagnies invitées : les (dites) Saisons Russes de Diaghilev, la Troupe acrobatique Guangdong (et son Swan Lake circus) ou encore le couple Osipova / Vassiliev dans une production peu flatteuse du Roméo et Juliette d’Ashton. Le Royal Albert Hall et l’O2, immenses zéniths, lorsque le Royal Ballet ou l’ENB se lancent dans des opérations promotionnelles. Sans compter les studios de répétition du ROH et de Markova House (ENB) pour les innombrables séances Insight qui ont achevé de me combler cette année…


Un best-of pour conclure et résumer, les 10 spectacles marquants de l’année :

1- Onegin, Cranko, Royal Ballet, Cojocaru / Kobborg (9/10/10)
… pour l’interprétation par l’orchestre du magnifique patchwork de Tchaïkovski, et pour le partenariat juste sublime.

2- Giselle, Petipa, Royal Ballet, Cojocaru / Kobborg (5/02) et Polunin / Marquez (12/02)
… pour l’orchestre, encore ; l’immatérialité du premier couple et la noblesse du second.

3- Manon, MacMillan, Cojocaru / Kobborg (1/06) (si je vous lasse, allez vous rendre compte)
… pour MacMillan, qui chorégraphie des pas-de-deux à vous faire tomber à la renverse comme personne.

4- Roméo et Juliette, Noureev, Pujol / Ganio (29/02) pour l’Opéra de Paris
Muntagirov / Klimentova (5/01) pour l’English National Ballet, avec une mention spéciale pour le Mercutio tape-à-l’œil de Juan Rodriguez
… pour la richesse littéraire de la production et la profondeur des personnages.

5- Triple-bill Roland Petit, Berlanga / Takahashi, Vassiliev / Zhang, Cao / Reimar (22/07)
… pour la douceur de L’Arlésienne, la tension du Jeune Homme et la Mort et la sexytude de Carmen

6- Le Lac des Cygnes, Noureev, Opéra de Paris, Martinez / Cozette / Bullion (27/12/10)
… pour le jour où Martinez a su (enfin) me toucher
Note : là j’entends déjà les cris d’orfraies ; quoi, Cozette avant Lopatkina ? Eh bien oui, c’est bien la représentation qui m’a le plus touchée : je ne dénie en rien la supériorité de Lopatkina, mais en accaparant tous les regards, elle brisait l’équilibre et détournait le sens de cette production, comme chacun sait centrée sur le Prince. Ce qui m’importe le plus dans un ballet c’est l’harmonie, or Lopatkina c’est comme un gros diamant dans une rivière de perles ; je préfère une perle moins brillante mais qui s’accorde avec les autres. (Sauf quand le diamant s’appelle Cojocaru, hein, surtout pas de généralités…)

7- Spartacus, Grigorovich, Bolchoï, Vassiliev (31/07/10)
… pour sa puissance extraordinaire qui prend une tournure désespérée dans ce rôle.

8- Les Ballets Trockadéro de Montecarlo (19/09/10)
… pour le fou-rire non-stop d’un bout à l’autre de la soirée, depuis l’annonce que Miss Notgoodenough ne dansera pas au désespoir du prince blondinet qui ne sait pas ce qu’il fiche dans Chopiniana.

9- Cinderella, Bourne, New Adventures Productions (4/12/10)
… pas tant pour la danse que pour l’ambiance et le choix du contexte – on se retrouvait en plein Blitz à peine entrés dans la salle.

10- Alice in Wonderland, Wheeldon, Royal Ballet, Cuthbertson / Polunin (2/03)
… pour la musique enchanteresse, les décors fantaisistes, l’hilarant adage à la rose de la Reine et la plaidoirie ultra-romantique du Knave of Hearts*

Back dans mon coin perdu quelque part entre Paris et Londres, je verrai sans doute beaucoup moins de belles choses à partir de septembre ; mais vu la régularité à laquelle je les chroniquais de toutes façons, la différence ne devrait pas trop se faire sentir sur ce blog. La majeure partie de mon itinéraire londonien est encore griffonnée au dos de mes fiches de distribs ; qui sait ? je trouverai peut-être le temps d’y revenir cette année, dans la mesure où je ne serai pas en train de courir d’un ballet à l’autre tous les soirs de la semaine.

Une dernière chose, au fait, que pensez-vous de mon nouveau blog ? Une année à essayer de retenir où étaient les tirets et les points dans mon ancienne adresse a eu raison de mes débuts avec over-blog (sans parler du nombre de fois que j’ai failli faire exploser mes serveurs avec des pics de fréquentation intenses). Plus sérieusement, les fonctions de personnalisation offertes par blogger (chères blogueuses danse, vous apprécierez tout particulièrement les nouveaux gadgets de la colonne de gauche) (et vous avez vu mon favicon ?!) alliées une plus grande simplicité d’utilisation m’ont convaincue de ruiner votre travail de presqu’un an pour m’aider à construire un référencement. Je compte sur vous pour prendre note de ma nouvelle adresse (le titre du blog n’a pas changé) et vous remettre illico au travail.

Dans l’attente des comptes-rendus qui refleuriront sur vos blogs avec la réouverture des théâtres…

Très bonne rentrée à toutes et à tous !

*Je n’abandonne pas l’idée de vous faire partager ces merveilleuses soirées un jour…

17/08/2011

Roland Petit at ENB – In conversation with Anaïs Chalendard

L’English National Ballet présentait du 21 au 24 juillet derniers un programme Roland Petit reprenant trois de ses œuvres majeures : L’Arlésienne, Le Jeune Homme et la Mort et Carmen. Anaïs Chalendard, première soliste, dansait en alternance le rôle de Carmen (en matinée) et celui de la Mort (en soirée). Malgré ce planning chargé, elle m’a accordé une longue interview, le temps de revenir sur son parcours de Marseille à Düsseldorf et sur sa rencontre avec ce grand chorégraphe.

On est samedi, et entre les deux représentations de la journée, je me glisse par la backstage door dans les loges du London Coliseum. Pendant qu’elle nettoie ses pointes au dissolvant (« J’ai la flemme d’en faire une autre paire pour ce soir, ca ne te dérange pas ? » me demande-telle en préambule), on papote corsets, théâtres allemands et école française. Roland Petit, pour Anaïs, c’est une affaire personnelle, et d’ailleurs elle parle de lui au présent, comme s’il était toujours vivant…

Training

Comment as-tu commencé la danse ?
J’avais un problème de hanches – je suis née avec une dysplasie – donc j’ai été appareillée pendant un moment quand j’étais bébé, mais après je n’étais pas très coordonnée pour marcher. Le pédiatre a dit qu’il faudrait me faire faire des choses pour améliorer ma coordination. Comme une petite fille normale, je suis donc allée prendre des classes de ballet, et ca m’a beaucoup plu.
Après, je n’ai pas fait que de la danse. J’ai toujours été très sportive, et j’ai fait beaucoup d’athlétisme aussi, j’ai couru longtemps. C’est dur d’ailleurs, parce que même si on a le physique assez long quand on court de longues distances, ce ne sont pas tout à fait les mêmes muscles ! Mais ça m’a aidée pour avoir une bonne condition physique.



Quel a été ton parcours jusqu’à l’École Nationale Supérieure de Danse de Marseille ? (NdPL : école fondée en 1992 par Roland Petit pour en faire une extension pédagogique au Ballet National de Marseille, qu’il dirigea pendant près de 30 ans.)
J’ai commencé dans une école privée à Roanne, la ville à côté de mon village. Ensuite, j’ai voulu approfondir un peu plus, donc j’ai fait des auditions à Paris, au CNSM, et à Marseille, à l’école de Roland Petit (avant j’ai voulu essayer l’Opéra de Paris mais j’étais trop vieille). J’ai été reçue aux deux mais j’ai voulu rester à Marseille… parce que Roland Petit. Il y avait un cachet, c’était différent. Aussi, le conservatoire avait une tendance plus contemporaine depuis que le directeur avait changé, et je ne suis pas sûre que ça me plaisait. Même si par la suite, j’ai adoré la danse contemporaine !

A cette période, tu as donc côtoyé Roland Petit.
Oui. Quand j’étais à l’école, la directrice était Madame Colette Armand, une professeure très reconnue sur Marseille. Mais Roland Petit était directeur de la compagnie et supervisait aussi l’école. Il faisait attention, il y avait une certaine continuité dans ce qu’il choisissait : on avait toutes de grandes jambes, à l’époque j’étais blonde... je ne veux pas dire qu’on était stéréotypées, beaucoup moins qu’a l’Opéra de Paris d’ailleurs, mais il y avait quand même des bases de physique évidemment. On avait affaire à lui : il était là le jour de l’audition, il venait pour les examens, et il rentrait parfois pendant les classes… ça, ça faisait peur ! Il est très intimidant, déjà parce qu’il est grand, en tous cas je le trouvais grand. Parfois on grandit les gens, de part leur charisme, de part ce qu’ils dégagent, et lui dans mon souvenir il est grand.

Avais-tu un physique adapté à la danse dès le départ ?
Non, j’ai eu des problèmes, parce que je n’ai pas un physique facile du tout. Ce que j’ai là, c’est peut-être beaucoup mieux que ce que ça a pu être, mais ça a demandé beaucoup, beaucoup de travail.
Déjà, mes hanches ne sont pas au même niveau, et j’ai une très forte scoliose qui est apparue quand j’avais 14-15 ans, donc j’ai commencé à porter un corset. (En fait j’aurais dû être opérée, mais quand j’ai demandé en quoi consistait l’opération, on m’a expliqué qu’il fallait mettre une barre dans la colonne vertébrale pour la rétablir ! J’ai eu le choix – enfin non, mais je n’ai pas vraiment considéré ce qu’ils m’ont dit…) J’ai été dans ce corset de 14 à 18 ans, toute mon adolescence, le temps que ma croissance se termine. Accompagné de Krankengymnastik (= rééducation), c’est comme de la kiné : la méthode Mézières, qui est basée sur la respiration, les postures etc. pour faire tomber les tensions dans le dos.

Donc tu devais porter ce corset tout le temps lorsque tu ne dansais pas ? (On évoque le cas de Marie-Agnès Gillot, qui a elle aussi bénéficié de ce traitement – elle en parle dans le documentaire A l’École des étoiles  ici en espagnol…) 
Je devais normalement le porter 22h sur 24, même pour dormir, et ne l’enlever que pour la toilette. Évidemment j’ai triché, il y a des après-midi entières où je ne le mettais pas...
Le corset, je trouve que c’est vraiment un objet de torture. Je ne vois pas pourquoi on a un truc pareil, parce que pour être honnête, je ne sais pas si ca m’a vraiment aidée. Ça m’a donné une espèce de raideur dans la nuque dont j’ai eu beaucoup de mal à me débarrasser, et une posture aussi, j’étais sans arrêt vers l’avant… C’était juste horrible ! Un corset quand t’es ado, déjà tu le caches, tu mets des pulls, mais un corseMilwaukee (parce que ma scoliose est très haute), c’est un truc qui monte, avec un collier… Quand j’en vois encore dans la rue je compatis, parce que franchement, c’est juste horrible.

Career

Quand a commencé ta carrière professionnelle ?
Je suis rentrée à l’École à 15 ans. Je suis restée là-bas trois ans, j’ai eu mon baccalauréat. Pendant l’année du bac, j’ai passé des auditions en Suisse et en Allemagne.

Tu n’as pas tenté l’Opéra de Paris ?
Si, une fois. Mais je ne suis pas rentrée. J’ai été choquée par la pente ! Après… je n‘ai pas de regrets, vraiment, parce qu’il n’y a pas que l’Opéra de Paris. Bien sûr, c’est le plus fameux, et c’est vrai qu’on n’est jamais déçu quand on va là-bas, parce que d’abord c’est magnifique : les danseuses sont magnifiques, on a un certain travail… mais on n’a pas besoin forcément de passer par l’Opéra de Paris pour avoir un travail français. Mes professeurs n’étaient pas les derniers des professeurs : j’ai eu Mirelle Bourgeois, et surtout Dominique Khalfouni, elle, c’est une source d’inspiration, surtout ses pieds, elle est magnifique ! J’ai beaucoup appris d’elle.

Et la compagnie de Roland Petit ?
Eh bien non, parce qu’il est parti avant, donc j’ai passé des auditions ailleurs. Ce n’était plus Roland Petit, donc ça ne m’intéressait plus…

D’où l’idée de partir en Allemagne.
En fait, c’est un ami qui m’a orientée, car il savait qu’en Allemagne c’était différent : on avait des théâtres et on était très bien pris en charge en tant que danseur. Les auditions sont au mois de février à peu près, c’était publique, et j’ai été prise à Düsseldorf.
Ça ne m’a pas beaucoup plu, c’était un peu trop moderne – néoclassique pour moi, donc j’ai bougé. Je suis restée une seule saison là-bas (1999-2000). Après, je suis restée trois ans au Staatsoper de Berlin et cinq au Badisches Staatstheater de Karlsruhe. 


Comment en es-tu arrivée à l’English National Ballet ?
J’avais besoin de changer, de gens au-dessus de moi pour progresser (j’étais principale à Karlsruhe), et j’avais envie de risquer, de voir ce que je valais dans une compagnie un peu plus grande ; c’était un peu un challenge en fait. Je suis venue à Londres, j’ai fait une classe, et on m’a donné le contrat. Là, c’est ma troisième saison. La deuxième saison j’étais off, j’ai été blessée toute la première partie.
Ma fracture de fatigue, franchement, ça m’a détruite, je l’ai très mal vécu. J’ai arrêté de voir les gens, je me suis barrée chez moi, je n’ai plus parlé à personne pendant les trois mois où j’étais arrêtée ! Parce qu’en fait, tout ce temps, je ne me suis pas arrêtée : quand j’ai rejoint la compagnie, l’été qui a suivi la première saison j’ai fait des galas, je suis partie avec Carlos Acosta. Et on n’a pas beaucoup de vacances, sur quatre semaines : tu pars deux semaines, tu te reposes une, tu te remets en forme une, c’est fini ! Et j’ai refait la même chose l’été d’après du coup ! Mais cette année c’est stop.

Ça ne t’a pas manqué de ne plus être principale ?
Si, ça m’a beaucoup manqué, parce que moi, le corps de ballet, ça faisait des années que je n’y étais pas retournée ! Je suis passée par tous les stades, et à chaque âge son niveau, si on veut, parce qu’à l’époque où j’ai commencé, à Berlin je faisais le Lac des Cygnes, j’étais dans les cygnes, j’étais aux anges ! Maintenant, faire du corps de ballet à 30 ans, non. Je suis passée par là et je ne veux pas revenir en arrière.
Après, ça a été peut-être dur pour mes collègues, de voir que j'arrive, je suis soliste – car ils m’ont prise comme soliste… mais j’ai quand même du faire du corps de ballet. Je ne peux pas me plaindre, parce que parallèlement, dès la première saison, on m’a aussi donné des rôles principaux à danser. Cette année j’ai tout fait. Tout le monde passe par là, on a tous fait corps de ballet puis principale, et le lendemain fille du rang…

Tu as travaillé dans différents pays. Quelles sont les spécificités des différentes compagnies ?
En Allemagne, le théâtre, c’est une maison, une grande entreprise : tu as les comédiens, les chanteurs, les musiciens, et les danseurs tous ensemble qui en font partie. (Les danseurs, soit ils sont tout en haut au grenier, soit ils sont tout en bas a la cave, c’est comme ça partout...) On partage la scène avec tous ces gens, l’ambiance n’est pas la même car on n’est pas qu’entre danseurs. De plus, comme on est dans un théâtre, c’est souvent la mairie, donc l’État, le Länd qui s’en occupe, on est limite fonctionnaires… de la danse. C’est très bizarre. Alors on dépend aussi beaucoup des dons, des mécènes, des subventions etc. mais beaucoup moins que ici en Angleterre.
Ici, c’est complètement différent. Le public est différent, et on a plus besoin d’argent, parce qu’on fonctionne avec des fonds privés, alors il faut faire des spectacles pour vendre…Il y a plus de spectacles, on fait aussi beaucoup de tournées, et le rythme et le niveau qu’on nous demande en même temps sont fatigants. Parce que c’est facile de faire dans la quantité, mais de faire la quantité et la qualité, ça c’est difficile ! La compagnie n’a jamais été à ce niveau-là avant, donc c’est difficile de le garder.
La différence aussi c’est qu’il y a plus de risques, et moi j’aime ça, un peu de piment... parce qu’en Allemagne c’est très plan-plan, alors c’est super bien organisé par contre : 4h c’est pas 4h05, c’est pas 3h55, c’est 4h ! mais c’est limite ennuyant…

Roland Petit

Quelle a été ta réaction quand tu as appris que l’English National Ballet allait faire un programme Roland Petit ?
J’ai été agréablement surprise... j’étais surprise. Mais agréablement. Parce que Roland Petit, ce n’est pas vu du tout en Angleterre. (Difficile à croire en effet, mais les Anglais  - qui ne jurent que par Ashton et MacMillan – ne connaissent PAS Roland Petit, le bombardement d’offres promotionnelles sur cette série permettait assez bien d’en juger.) J’ai trouvé ça formidable qu’on ait l’audace de le faire, parce que ça change de tous ces trucs qu’on voit ici ! C’est tellement spécial, j’ai trouvé que c’était un choix artistique de bon goût. C’est la classe quoi, de faire ca dans une compagnie ! Roland Petit c’est rare, il n’y a que les grosses maisons qui le font.
Et aussi, moi qui l’ai vu, je n’ai jamais pu toucher à son travail vraiment (à part une ou deux variations en cours de répertoire... bon, d’un côté on avait le mur mitoyen aux studios de la compagnie !), je me suis dit : enfin !

Est-ce que Roland Petit est venu à Londres ? Comment s’est déroulé le casting ?
Il est venu au début de cette saison, et il nous a auditionnés en classe. Par respect je me suis fait belle – parce que ce n’est pas tous les jours, je ne sais pas si les gens se rendent compte  ! Je ne pense pas que les gens se rendent compte. (J’ai eu des petites réflexions quand il est venu, parce que, oui, j’avais fait ma frange comme il faut, j’avais mis un peu de maquillage, j’avais fait un peu l’effort…)
Je me souviens, je l’ai vu dans la porte, mon cœur s’est serré, j’ai eu la chair de poule ! C’était quelque chose, vraiment j’étais impatiente, et en même temps j’angoissais un peu, parce que ça veut dire beaucoup pour moi... mes parents qui ne partent même pas en vacances vont venir me voir ! Il est tellement connu et respecté en France . C’est un maître !

Quand as-tu su que tu dansais le rôle de Carmen ? 
J’étais dans le casting, déjà là je me suis dit : ils ont pensé à moi ! C’était un honneur de voir que mon nom était sur le papier, ça m’a fait plaisir. Quand les répétitions ont commencé en juin (Roland Petit a envoyé deux répétiteurs, MM. Luigi Bonino et Jean-Philippe Halnaut, pour transmettre la chorégraphie aux danseurs, prévoyant de ne venir superviser lui-même que la dernière semaine de répétitions), je suis venue en répète, j’ai fait de mon mieux, contente d’apprendre. J’aime bien, et je trouve qu’il est marrant à faire ce solo, alors autant prendre du plaisir à répéter ! Et apparemment il y a deux trois trucs qui ont plu à Luigi. Je ne veux pas dire que je suis choquée mais… je crois que je ne réalise pas en fait.

Anaïs Chalendard dans Carmen de Roland Petit à l'English National Ballet

Qu’est-ce que tu aimes dans les ballets de Roland Petit ?
J’aime bien les pas, parce qu’il y a beaucoup de choses avec les pieds, avec les jambes. Ça vient peut-être du travail français, parce qu’on bloque tellement sur les jambes ! Du coup, il y a beaucoup de danseuses, même à l’Opéra, qui ont des jambes très belles, mais le haut du corps… Ce qui m’a aidée d’ailleurs en Allemagne, c’est qu’il y a beaucoup de danseuses de l’Est, et elles ont un haut du corps magnifique. Je suis Française, mais j’aime bien prendre le meilleur des techniques, ce qui peut m’aider à améliorer l’ensemble visuellement.

Qu’est-ce qui est difficile ou facile dans sa chorégraphie, pour toi en particulier ?
Il faut être juste. Je crois que Carmen, dès qu’elle en fait trop, ca devient embarrassant pour les personnes qui la regardent. Il faut que ce soit toujours juste. Mais avec Roland Petit, il faut tellement être chic en même temps… c’est dur d’être sexy et chic, ça peut tomber dans complètement l’opposé. Carmen, elle n’est pas très gitane, c’est une gitane mais elle a la classe ! Et ça c’est Zizi Jeanmaire.
Ce que je trouve difficile aussi, c’est que ca ne s’arrête jamais. On sort de scène, vite, il faut changer de costume, et là il faut en profiter pour souffler, se calmer, se concentrer, reprendre des forces. (Je lui fais remarquer qu’elle doit avoir l’habitude, ayant dansé la Juliette de Noureev aussi cette année…)

Roland Petit décède brusquement le 10 juillet à Genève, au milieu des répétitions. Sa mort a dû être un choc.
Je n’en revenais pas. Je n’avais pas de mots. Quand je l’ai appris j’étais choquée, je n’y croyais pas, je pensais : c’était une blague ? Déjà que l’on traverse une période difficile avec ENB. Vraiment c’était… une fatalité. Et bien sûr, on n’y croit pas forcément, c’est comme quand quelqu’un de proche meurt. Je ne veux pas dire qu’on était super proches, mais il était tellement connu… En plus on dansait ses ballets, et j’avais vraiment hâte qu’il vienne, j’attendais ca avec impatience.

Est-ce que ça a changé votre façon de répéter ?
Si ça a changé, c’est en bien, car du coup on s’est encore plus donnés du mal, surtout le jour du spectacle. Il y avait quelque chose de magique, de particulier – c’est ça aussi le jour des premières, on est vraiment ensemble, on sent qu’il y a un groupe, que tout le monde fait de son mieux pour atteindre le sommet de ce que ça peut être. Du coup, quand la pièce est déjà un chef d’œuvre au départ, je pense que les gens ne peuvent que passer une bonne soirée ! Ce n’est pas pour nous jeter des fleurs, mais il y a eu un gros travail, et je pense qu’il y a eu des résultats.

Qu’est-ce que ce rôle t’apporte ?
Ça m’apporte parce que plus on le danse, et plus on apprécie. Carmen, c’est un rôle qui est envoûtant : autant le personnage envoûte Don José, autant je en tant que danseuse, on se sent de plus en plus habitée. Ce n’est pas comme certains rôles qui sont un peu stressants – Carmen c’est tellement l’essence de la femme ! C’est ça, le chef d’œuvre, lorsque tous les éléments se sont bien mis tous ensemble et que c’est harmonieux. Tu as envie de voir et de revoir. C’est d’une infinie beauté, tu ne peux pas t’arrêter de regarder.

Anaïs Chalendard dans Carmen de Roland Petit
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Quels ont été les rôles marquants dans ta carrière ?
Anna Karenine  Terence Kohler l’a créé pour moi quand j’étais en Allemagne ; Giselle ; le Lac ; Juliette de MacMillan. J’aime ce rôle, Juliette, et j’adore la musique, c’est ce qui me porte, c’est hyper important, c’est comme le costume : ça te va ou pas, c’est comme un manteau, ça t’enveloppe. Si je n’aime pas la musique, je n’y arrive pas, je fais n’importe quoi. Pour moi c’étaient les rôles les plus importants. Carmen de Roland Petit, ce n’est pas que je ne voulais pas faire, c’est que je ne me suis pas autorisée à le penser !

Tu auras fait toute ta carrière hors de France. Pas de regrets ?
Non, car je n’aime pas trop la façon dont on est considérés en France. On est intermittent du spectacle, et je n’aime pas ce statut… c’est un peu « oui, bon, elle est intermittente, ce n’est pas bien sûr… » ; il n’y a pas vraiment de respect. En Allemagne, on nous respecte en tant que danseur, artiste, on fait partie de la vie de la ville, de l’État… Le théâtre c’est un lieu de rencontre, comme l’agora dans la Grèce antique, c’est un lieu vraiment important ! En Angleterre aussi à ce que je vois. Et en France, malheureusement, non, et pourtant c’est un pays de grande culture…

Quels sont tes souhaits pour l’avenir ? Envisages-tu de rester à l’English National Ballet ? (A ce moment nous sommes interrompues par une petite souris qui pointe le bout de son nez derrière moi. Anaïs l’aperçoit et me fait remarquer que c’est bizarre ; vous trouvez, vous ? Des souris dans un théâtre ?)
Tant que je danse, tant qu’on me donne des rôles qui n’intéressent, je n’ai pas de raison de partir. Guester, oui, faire des galas, volontiers. Quand on ne danse pas, là il faut penser à faire autre chose, ou à partir.
Après, travailler avec des chorégraphes – j’aimerais beaucoup faire du William Forsythe –, retravailler, retourner à des choses plus libres… j’ai grandi dans la danse comme ça, et c’est à ça que je suis le mieux, j’ai beaucoup de plaisir à le faire, vraiment ça me botte ! Dans le futur, je souhaite que ce soit aussi beau que ça a été jusqu’à présent. Parce que ça a été dur, mais je ne referais rien.

Merci !


Vidéo : Anaïs dans Anna Karenina de Terence Kohler