28/11/2010

AROP’s gala took Garnier by storm... and so did I



Retour à Paris le temps d’un week-end, pour une soirée intemporelle. Le terme « gala » suscite des réactions plutôt controversées, de l’effarement des honnêtes gens devant le prix des places à l’excitation des plus mondains à la perspective de faire pour une fois partie du spectacle. Et puis il y a les balletoman(iaqu)es indignés de voir qu’un gros gâteau risque de leur passer sous le nez. J’en suis.

Moi qui ne paie jamais une place de ballet plus de 10€/£, je n’ai pas hésité une seconde à débourser les 75€ permettant d’accéder à la 6e catégorie et au programme chorégraphique : un Défilé, un pas-de-deux de Balanchine, un Grand Pas de Lacotte, le Boléro de Béjart, et 5 étoiles qui le valaient bien. Qu’on se le dise, le Palais Garnier est autant la maison des amateurs d’arts que du gotha, et nous autres blogueurs étions là pour le revendiquer – mais discrètement.

Red carpet & court shoes




C’est donc en mode invisible, talons hauts et « robe de soirée » (un assemblage de prêt-à-porter bon marché qui a vraisemblablement fait illusion) que je me rend ce samedi 20 novembre à la station Opéra. Le dress code officiel : robe de soirée / cravate noire (c'est-à-dire à peu près tout sauf une cravate noire) a visiblement été sujet à diverses interprétations, dont celle de mon partenaire de la soirée, et va du jean noir aux robes de princesses. Côté personnel de l’AROP, les filles ont droit à des robes noires et un nœud doré à la taille, plutôt seyant.A l’extérieur, le tapis rouge est déployé (ouf ! car l’idée de gravir les glissants escaliers de marbre avec mes escarpins me donnait des sueurs froides) et les passants s’attroupent. Lorsque deux touristes asiatiques me demandent gentiment ce qui se passe, je constate que quelques jours en France ont suffit à me faire perdre mon anglais: « it’s the birthday... of an organization... err... taking care (?) of Paris Opera... its friends... (??) ». Ma réponse balbutiante peine à les convaincre, et après quelques tentatives, je finis par me réfugier à l’intérieur.


La décoration florale exotique est splendide, même si je reste sceptique devant les palmiers (j’aurais préféré les roses, enfin, on fait avec...). Avec la foule du hall, ce n’est pas une mince affaire de récupérer ma place, mais j’y parviens à la fin. Palpatine me sert fort peu galamment de rampe (ils ont mis des fleurs sur celles du grand escalier, aucun esprit pratique), et on n’oublie pas au passage la photo avec les gardes nationaux. Les photographes massés sur le pallier central nous snobent complètement, en revanche ils ont l’œil pour les célébrités.


Il y a du beau monde, de belles robes, de belles parures en vitrines (la soirée est sponsorisée mécénée par Vacheron Constantin) et sur les cous aussi – j’y apporte même ma (minuscule) contribution. Amatrice de toutes les beautés, j'en profite sans réticence. A la vue d’une tiare, j’en viens même à me poser cette question existentielle : peut-on en porter si l’on n’est pas une princesse ? j’en veux une. Les bijoux en exposition attirent les regards, particulièrement une magnifique montre reproduisant le plafond de Chagall. Mais arrive bientôt le moment de gagner nos places.


Ode to Nicolas


Premières loges de côté, deuxième rang : un excellent rapport qualité-prix même lorsque l’inflation est aussi forte. Debout, on voit parfaitement toute la scène – et puisque qu’il eût été indécent de vendre le 3e rang aux prix en vigueur (d’ailleurs non-indiqués sur les billets), on ne gêne personne. Les ministres (Mitterrand, Bachelot, Lang) ont eu droit aux loges de face ; les grandes dames organisatrices (Mmes de Brantes, Janssen) au premier rang du balcon. Une première dame est semble-t-il présente – on ne l’apercevra pas. Un président patronne : qui s’en souvient ? L’heure est à la danse.


Le spectacle s’ouvre sur le Défilé du ballet, nettement plus convenu ce soir qu’en début d’année. Les applaudissements sont bien là, mais on ne ressent pas la même chaleur dans la salle. Puis c’est le show Gilbert-Carbone dans Tchaicovskï-pdd, présenté par Stéphane Bern, égal à lui-même (« Dorothée Gilbert et son mari », on l’a assez dit). Deux fois que je me déplace pour Heymann, et que je vois Alessio Carbone à la place : ce danseur est fort sympathique, mais je regrette la virtuosité technique de son jeune collègue. Malgré tout, ce n’était pas peu de chose que de réussir un partenariat aussi équilibré face au Gilbert fireworks : épaulements, précision des sauts, sûreté des équilibres... rien que pour la voir dans ce morceau de bravoure qui semble taillé sur mesure, on se dit que « ça valait le coup ».

Dorothée Gilbert

Après une seconde intervention de Bern, qui rend hommage à Elisabeth Platel, on nous sert le Grand Pas de Paquita, sur un fond neutre jaune : la polonaise des enfants de l’Ecole de Danse, les variations des demi-solistes où se distingue par sa précision Charline Giezendanner, et le pas-de-deux des étoiles-en-chef José Martinez et Agnès Letestu. Ayant manqué cette production en octobre dernier, je suis contente de voir cet extrait ici, et de constater que le ballon de José Martinez est intact, ou que le corps de ballet se tire très proprement d’une chorégraphie pourtant périlleuse. Fin des réjouissances.
 



Parce que ce qui vient ensuite nous fait entrer dans un autre monde, une sorte de transe qui vous rapproche au plus près de la Danse comme art à l’état pur. Par étapes : une main, un halo lumineux, une musique répétitive lancinante, un corps d’homme marqué par les années de danse, des assistants (Magnenet et Bézart) à l’effet non moindre, toujours plus nombreux, pour finir par dégager une harmonie et une énergie rares, qui vous poussent à ne pas lâcher des yeux un danseur pendant 20 minutes. Nicolas Le Riche est toujours aussi haletant dans ce rôle et n’aura pas volé le plus grand succès de la soirée – un comble, quand on pense que la plupart des gens étaient inévitablement venus pour le lyrique.

Outstand[sleep]ing singers


Vient l’entracte, et le retour à des considérations plus triviales : où sont passés les petits-fours ? Nous mettons un certain temps à trouver un buffet, et pour cause : notre loge donne sur le salon privé réservé au comité d’honneur, et on ne sert que des canapés VIP à notre étage. Finalement, ce sera un demi-verre de jus de fraise (il n’y avait que du champagne, aah ce que ces cocktails peuvent être mal achalandés) et spaghettis en rentrant. On croise PPDA pendant la bataille, qui n’a apparemment pas non plus ses entrées au salon des donateurs, mais qui ne tarde pas à retrouver la lumière des caméras, se retrouvant par hasard 5 min plus tard au centre des escaliers.



Retour dans notre loge pour la seconde partie, et nouvelle apparition de Stéphane Bern : après la scène, la loge impératrice et le premier rang d’orchestre (on s’attend presque à le voir surgir dans notre dos), le voici au balcon. Avec son lyrisme coutumier, il évoque l’histoire des lieux. Sa décontraction et son côté people dépareillent et donnent un côté assez amusant aux circonstances. Après la danse, le lyrique : le beau programme rouge format A4 gracieusement distribué à l’entrée indique plusieurs duos ou solos *connus* (pas de moi en tous cas, même si certains airs ne me sont pas étrangers).




Le Duo des Fleurs de Lakmé (Delibes), interprété par Inva Mula et Karina Deshayes, est un pur plaisir. Des voies de soprano et mezzo-soprano qui s’entrelacent aussi délicatement, et aussi juste, je n’y résiste pas. L’air de Lenski, tiré de Eugène Onéguine (Tchaïkovski) par Piotr Beczala a aussi l’heur de me plaire. Méphistophélès (Faust, Gounod) est passablement comique. Le reste très vite soporifique. Palpatine scandalisé par mon inculture me réveille au moment de l’Air de la Folie, de Lucia di Lammermoor (Donizetti) (Edita Gruberova Natalie Dessay) pour me montrer un orgue de verre ; curieux instrument. Je me demande un moment si ce ne sont pas les coupes de champagne de l’entracte qui ont été recyclées. L’Opéra se mettrait-il au développement durable ?


Le final, Serenade to Music de Ralph Vaughan Williams, a vite fait de me rendormir. S’ensuivent deux bis. DEUX. Comme si un n’était pas déjà assez incongru – vous imaginez un danseur se mettre à danser une variation du Lac des Cygnes à la fin de Paquita, parce qu’il est content d’être applaudi ? non évidemment. Les chanteurs d’opéra eux font ça tout le temps, et ça ne choque personne. (Pas plus que les cachets exorbitants qu’ils ont dû toucher pour cette soirée, comparé à nos *pauvres* danseurs.)


Il est 23h. Cendrillon a une heure pour rentrer chez elle avant l’expiration de son ticket de métro illimité pour une journée. En sortant, on passe devant les magnifiques tables dressées, partout dans les couloirs. Le homard est déjà servi (ils n’ont pas peur qu’on l’emporte au passage, après nous avoir affamé par le manque de petits fours ?). Très belle soirée – une autre façon de voyager, assez éblouissante, qui donne envie d’y retourner... pour le plaisir.
 
Crédits photo : Palpatine. Crédits photoshop : Pink Lady.

20/11/2010

Very kitsch Sylvia, part 2 – In performance

03/11 & 06/11

Un mois après cette journée de partage et de découverte, le moment est venu de découvrir le ballet sur scène et en costumes. Amateurs de la juste mesure, prenez garde : kitschy Sylvia a décidé de nous faire voyager parmi les mythes. Ce ballet de Frederick Ashton, « le plus anglais des chorégraphes » (bien que né en Equateur), créé en 1952 en hommage au style français du 19e siècle, sur une partition de Léo Delibes et un argument du poète italien le Tasse, abandonné par son propre créateur pour finir par être remonté par Christopher Newton en 2004 au terme d’un processus épique… ne s’embarrasse guère de crédibilité. Un argument de ballet improbable ? Pléonasme. N’empêche qu’on est en droit de penser que tous ces gens avaient mangé trop de brandy butter pour être vraiment honnêtes. L’argument donne :

a huntress nymph, sworn to chastity, is compelled by Eros to fall in love with a shepherd whom she believes she has just killed, before being kidnapped by a besotted hunter whose attentions she has to deflect until the god can rescue her and bring about a happy ending.

Rajoutez à ce scénario de roman pastoral des statues qui s’animent, des bergers vêtus en légionnaires romains et un iznogood gesticulant : on perd vite le fil. Reprenons donc pas à pas.


Act I: A sacred wood 

L’avantage des places de côté, c’est que si l’on manque quelques effets spéciaux en fond de scène (et accessoirement la moitié des variations), on profite de la musique en version concert avec vue sur l’orchestre ; un luxe non négligeable lorsque l’ouverture est aussi longue. Ça savonne à grands coups d’archets, pour se transformer en une mousse délicate et flûtée - la musique de Delibes reste un mystère pour moi.

Le rideau s’ouvre sur un paysage brumeux de sous-bois, où gazouillent les créatures que l’on s’attend à trouver dans ce genre d’endroit : naïades, dryades, sylvains et faunes, dansant pour Eros statué (le pauvre). Les naïades sont maquillées en vamp, les faunes ont des tutus et des cornes dans les cheveux – franchement à les voir on se dit qu’ils devraient faire grève un peu plus souvent, au moins contre leur costumier.


Ce joyeux monde est interrompu par l’arrivée du berger Aminta, un bellâtre égaré sans consistance – mais sa tunique grecque fait qu’on s’en fiche complètement (Roberto Bolle était parfait dans le rôle ; Rupert Pennefather et Sergei Polunin n’ont pas démérité). Abandonnant sa craquante cape en peau de chèvre à l’entrée des coulisses (une canne à pêche – sans rire – servira à la récupérer), il se voit obligé d’entamer un solo lyrique à peine entré en scène. Il est amoureux de Sylvia, la nymphe de Diane, et espère bien la retrouver ici.

Marianela Nuñez

Sans surprise, celle-ci débarque donc à son tour, et accomplit avec ses soubrettes une danse guerrière pour célébrer le succès de leur chasse (oui, au ROH aussi ils ont des tigres en peluche). Marianela Nuñez est parfaite en Sylvia, alliant la pureté de la nymphe et la ténacité de la guerrière. Ses jetés volent haut, ses développés sont impeccables. Lauren Cuthbertson dégage pour sa part une joie de danser communicative, mais semble justement un peu trop femme épanouie dès sa première entrée. Son jeu est moins lisible que celui de Ms Nuñez, ceci dit on ne trouve rien à lui reprocher techniquement.
 

Les nymphes ne tardent pas à découvrir Aminta, qui se rince l’œil planqué derrière la statue d’Eros (il n’est pas très courageux comme héros, et passe la majeure partie du ballet à tenter de se faire oublier). Se jetant aux pieds de Sylvia, il lui déclare son amour, mais la belle outragée le rejette et le perce au cœur, prouvant que son arc minuscule n’était pas seulement décoratif. Tout aurait pu s’arrêter là ; c’était sans compter l’intervention d’Eros (l’imbécile) qui riposte en shootant Sylvia. Mais celle-ci enlève la flèche et fait une sortie de toute beauté pour le corps de ballet : on a rarement l’occasion d’admirer des tours fouettés exécutés à huit.

 Aminta reste seul à agoniser, mais pas pour longtemps. Surgit une espèce d’Ali Baba tout excité : Orion, le chasseur démoniaque, qui jubile de voir le berger se tortiller – de la non-assistance à personne en danger devant 2000 témoins, on aura tout vu – et s’en retourne dans sa caverne aux merveilles en embarquant Sylvia au passage. Le suspect revient toujours sur les lieux de son crime ; Orion Baba l’a bien compris.

Aminta qui commence à ne plus donner signe de vie reçoit ensuite une seconde visite : celle de paysans sur la route des champs, passés rendre hommage au dieu Eros. L’une des paysannes – on l’appellera Astrée – tient un mouton en peluche dans ses bras (!). Un autre – on l’appellera Céladon – finit par découvrir Aminta (pourtant étalé en avant-scène depuis 10 min) et appelle ses amis qui entament aussitôt un numéro de pleureuses grecques. C’est sur ces entrefaites qu’intervient un nouveau personnage : après les faunes, les nymphes, les paysans romains, le berger qui se la joue Peau d’Âne et Ali, “a strange cloaked figure appears among them”, faites place à la Sorcière.

Il faut dire qu’elle aurait manqué au scénario. Non seulement elle distrait, déride Delibes et le public avec un jeu de pieds irrésistible (mention spéciale à celui de Johannes Stepanek), qui n’est pas sans rappeler la Clog Dance de La Fille Mal Gardée, mais elle ramène Aminta à la vie pour l’envoyer à la recherche de Sylvia. Le premier acte s’achève sur la sorcière dévoilant sa véritable identité (je vous le donne en mille). Il était temps.
 

Act II: Orion’s island cave 

Ce deuxième acte, entièrement reconstitué par Christopher Newton – mais pas re-chorégraphié, non, « simplement embelli ce qui était » - vous fait sauter d’un siècle, du roman précieux aux Lettres Persanes. Orion, dans sa caverne avec bijoux, harem et esclaves, tente de séduire Sylvia, désormais éperdue d’amour pour son berger (qu’elle a vite oublié avoir tué). Tentant de s’évader, elle fait boire Orion jusqu’à ce qu’il tombe ivre mort, mais ayant oublié le mot de passe, elle manque ensuite de subir le même sort que le  malchanceux frère d’Ali Baba. Fortunately, un deux ex machina vient résoudre le problème (quand je vous dis que ce ballet mélange les genres) : Eros appelé à l’aide surgit en arrière-scène, des petites ailes dorées dans le dos, et comme il a tout prévu (on se demande vraiment comment Sylvia peut préférer Aminta), il l’emmène sur un bateau rejoindre son amant.


Dommage que les costumes terriblement kitch là encore cassent la sensualité de cette scène orientale, la faisant manquer à ses promesses. Marianela Nuñez fait trop petite chose à mon goût dans ce registre ; Lauren Cuthbertson, on s’y attendait, convient mieux, et on y aurait sans doute cru si le lacet de son chausson n’avait pas choisi ce moment pour faire son apparition. Il n’y a cependant qu’une danseuse Principal(e) pour le remettre aussi gracieusement en fond de scène, au milieu d’un flirt avec Orion, avant d’enchaîner le plus naturellement du monde sur une diagonale de grands jetés…

Même une scène de séduction ne se conçoit pas sans sa touche d’humour dans un ballet d’Ashton : les esclaves, parmi lesquels on reconnaît David Trzensimiech, font beaucoup rire le public britannique. 


Act III: The sea coast near the temple of Diana

… où l’on retrouve Astrée & Céladon et leur bande de joyeux compagnons en train de célébrer Bacchus dans des costumes aux couleurs douteuses qui en disent long sur l’investissement du costumier dans son travail de recherche. Aminta toujours aussi égaré vient jouer les trouble-fêtes : venant chercher Sylvia auprès du temple de Diana, il trouve porte close. Le voilà tout dépité ; mais n’est-ce pas le bateau d’Eros qu’on aperçoit déjà au loin ? Sylvia a retrouvé son tutu et ses amies. Le dieu réunit les amants.

Lauren Cuthbertson et Sergei Polunin

Les réjouissances peuvent reprendre, cette fois sous la forme d’un Grand pas (seule partie du ballet conservée par Ashton) qui n’est pas sans rappeler la fantaisie de La Belle au Bois Dormant : un étalage à la française, comme disait Noureev, avec plat de résistance et entremets. Problème : si les danseurs du ROH possèdent de formidables extensions, leur jeu de pieds n’atteint pas la propreté du style français. Je réalise alors pourquoi j’avais gardé une toute autre image de ce ballet : l’ayant vu interprété par le Ballet National de Chine en janvier 2007 à l’Opéra de Paris, j’avais été émerveillée par l’élévation, les rotations mais aussi la précision des danseurs chinois, qui restituaient au fond toute sa raison d’être à la chorégraphie d’origine.

Il n’en demeure pas moins que ça valait le coup d’attendre, rien que pour les morceaux de bravoure de Polunin ou le style de Nuñez. Point de Chat Botté ici, mais deux charmants satyres. Iohna Loots et Paul Kay, le premier soir, paraissent tout droit sortis d’un rayon de décoration pour cupcakes. James Hay, la deuxième fois, me semble complètement à contre-emploi : je ne comprends pas pourquoi ce jeune homme aux belles lignes et au style propre de danseur noble reste cantonné à ce type de rôle (il interprétera encore le bouffon de Cinderella).



Le ballet aurait pu s’arrêter là ; peine perdue. Orion interrompt les réjouissances et vient  demander des comptes à Sylvia pour avoir filé à l’anglaise [taken French leave]. La nymphe se réfugie dans le temple, laissant son vaillant berger la défendre... quelle étrange idée. Celui-ci abandonne vite toute velléité d’héroïsme face à Orion et préfère retourner faire le mort en avant-scène. Est-ce un ballet féministe en fin de compte ? C’est finalement Diane, excédée par Orion qui s’en prend à son temple (sa perspective ne s'en trouve guère en valeur) qui en sort comme une furie et le tue. Pour faire bonne mesure, elle interdit l’union des deux traîtres, reprochant à Sylvia de s’être laissée corrompre. Heureusement pour eux, Eros-la-Sorcière veille au grain : il rappelle à la déesse sa propre faiblesse pour le berger Endymion (shepherd-power, décidément), et obtient sa bénédiction. Happy end.

Ce ballet obtient sans discussion le prix du scénario le plus délirant - mais aussi celui des effets spéciaux et des costumes les plus ridicules. Pour le revoir, c'est ici. Mais si le sweet taste anglais vous colle des caries, allez plutôt faire un tour par là, c'est aussi d'actualité...

13/11/2010

In a dream with Rambert

Il y a des gens qui viennent à Londres pour voir de la danse, d’autres pour faire du shopping. Ceux-là, on les récupère à 18h trempés et harassés par une journée de marche à travers Oxford Street, Regent Street et Bond Street ; mieux vaut d’ailleurs être efficace pour les intercepter entre la boutique de tailleur chic et la chambre d’hôtel miniature si on espère les sortir un peu. Fort heureusement, la technique ne m’est pas tout à fait étrangère : rien de plus difficile en soi qu’il ne pouvait l’être de coincer un khâgneux entre sa salle de classe et son lit vers 18h en décembre (la prépa est décidément une école de la vie) ; il suffit les nourrir à grand renfort de smoothies multivitaminés et de sandwiches Mark & Spencer, et les voilà repartis pour un tour.

Sadler`s Wells

Direction donc le Sadler’s Wells, un théâtre populaire du nord de Londres qui est aussi l’un des plus anciens de la ville (fondé en 1683, l’actuel bâtiment, 7ème du nom, étant construit sur le lieu d’origine) et se fait un devoir d’accueillir toutes les formes de danse. On y voit tourner de nombreuses troupes, du Birmingham Royal Ballet à l’American Ballet Theatre, en passant par une Cinderella de Matthew Bourne et le Genée International Ballet Competition. Ce soir, un triple bill contemporain de la Rambert Dance Company est au programme. C’est à peine si l’on doit se donner la peine d’acheter des places, vu que l’on rentre dans cette salle comme dans un moulin : personne ne vous demande de présenter vos billets, et comme dans tous les théâtres anglais vous êtes livrés à vous-même pour trouver votre siège. Par chance, c’est généralement bien indiqué, et comme Palpatine le constate, j’ai un excellent sens de l’orientation (que je perds toutefois lorsque je suis trop mal placée : dans ce cas il n’est pas rare que je me retrouve parmi les rangs de 1ère catégorie en toute inconscience). Cette fois-là on n’a pas à se plaindre, des places au fond du 1er balcon avec visibilité réduite sur… les cintres, mais les danseurs mesurant rarement plus de 6 m de haut, ce n’est pas très dérangeant.

Les lumières baissent, les spectateurs sortent leurs paquets de chips – ce seront les petits pots de glaces à l’entracte – et le lourd rideau de scène en velours mauve se lève. Pas d’orchestre pour cette première partie (d’ailleurs, me fait remarquer Palpatine, on avait assez peu de chances de voir débarquer Yo-Yo Ma dans cette fosse… « un chanteur ? » « non, un violoncelliste hyper-célèbre » « … »), la musique enregistrée mêle cordes vibrantes et touches de voix (celle de Bobby McFerrin, finalement), préludes de Bach et accents irlandais, c’est assez particulier mais colle parfaitement à l’ambiance du ballet.

Des clowns, toute une famille, habillés en blanc, qui font rire parfois mais surtout sourire, de tendresse, de drôlerie et de poésie. On a les parents qui profitent du sommeil de leurs enfants pour redevenir amants, et partager un moment de complicité… teinté de culpabilité, d’après la manière empressée dont la mère va bercer les petits qui se réveillent et les observent avec cet émerveillement naïf que tous les enfants ont connu. On a la grande sœur, maladroite, qui s’explore, balançant entre la petite fille qu’elle était et la femme dont elle revêt déjà la sensualité. On a la gamine au béret rouge, qui ne se pose pas encore tant de questions, avec toute la franchise et la joie décomplexée de son jeune âge, et qui fait l’avion sur les épaules de son père avant de se mettre à danser dans tous les sens. Ses deux frères, aussi joueurs que virtuoses, qui logiquement s’excitent et se concurrencent l’un l’autre. Et enfin la joie d’être ensemble qui réunit toute la famille le temps d’un pas de six aussi débridé que parfaitement réglé.
La danse est liée, les corps cèdent à des points de gravité dont on perd l’habitude en danse classique, les rôles sont enlevés avec brio ; Hush est un charmant ballet qui me réconcilie avec la danse contemporaine.

Hush, Rambert Dance Company

Les ballets narratifs me semblent toujours plus faciles d’abord. Les deux autres pièces de la soirée m’ont moins transportée, sans pour autant que l’ennui ne me gâche le plaisir de découvrir cette troupe. Le n°2, Awakenings, m’évoque vaguement le monde du travail, des individus qui évoluent sans se voir, chacun à leur façon, puis des rencontres fugitives, parfois étonnées, rivales ou amoureuses, des vies qui se croisent et se découvrent. Un mouvement de masse pour finir, mais jamais tout à fait homogène, et chacun repart comme il était venu - seul.
(Je découvrirai plus tard dans le programme que ce ballet évoquait la grippe espagnole de 1918, et des survivants écrasés par leurs émotions au réveil. L’avantage du contemporain, c’est bien sa subjectivité…)

Cardoon Club, Rambert Dance Company

Cardoon Club, pour conclure le spectacle, est un numéro de cabaret. Les danseurs sortent leurs griffes et nous font voir leurs couleurs, on passe un bon moment mais le ballet s’éternise à mon goût : trop répétitif, il gagnerait sans doute à être raccourci. L’un des meilleurs passages réside dans la parodie en modèle réduit des différents styles de danse, lorsque les danseurs masqués jusqu’au buste par un muret reproduisent leurs pas avec des bâtons en guise de jambes. Difficile à expliquer mais efficace, surtout lorsque de vrais danseurs apparaissent sur le côté pour danser en cadence avec les bâtons censés les représenter…

L’orchestre contribue au succès de la soirée, avec un niveau plus qu’appréciable pour une compagnie qui ne cesse de tourner. Sa découverte a été une bonne surprise, que j'espère partagée par mon confrère parisien...

07/11/2010

Very kitsch Sylvia, part 1 - An Introduction to Ballet

Tout a commencé le samedi 2 octobre. La journée Introduction to Ballet concoctée par le ROH, destinée aux « newcomers », avait de quoi réjouir les fans déjà acquis : de 10h30 à 13h00, une présentation générale, comprenant un cours d’histoire de la danse (assuré par Ursula Hageli, Ballet Mistress) et des extraits dansés par des jeunes éléments de la compagnie, entrecoupée d’une pause café thé.

Puis une session de l’après-midi (14h-16h) portant plus spécialement sur le ballet Sylvia : d’abord une répétition du corps des amies (attendants) de Sylvia, interprétées ce jour-là par les élèves de dernière année de la Royal Ballet School ; et enfin le pas-de-deux de Sylvia et Aminta à l’acte III, avec Melissa Hamilton et David Trzensimiech, qui l’avaient préparé pour le présenter ensemble au concours de Varna. Pas assez gradés pour danser ces rôles-titres sur scène cette année, on les remarque cependant dans le corps de ballet, lui pour sa technique solide et elle pour sa présence radieuse. Ils avaient ce jour-là droit à des répétiteurs de luxe, en les personnes de Lesley Collier et Jonathan Cope, anciens danseurs étoiles.

Linbury studio

No sparing

A £16 (£7 pour les étudiants) la séance de 4h30 de danse et de conférence, avec de nombreux artistes et invités de luxe, on peut dire que le ROH ne lésine pas sur les moyens pour promouvoir la danse. Le Linbury Studio, amphithéâtre situé au sous-sol de la salle principale, offre une atmosphère intimiste et les proportions idéales pour ce type d’évènement : répétitions de solistes, master-classes, introductions aux différentes productions… au moins tous les 15 jours, avec un personnel toujours très généreux.

Ce samedi, les huit gracieuses jeunes filles en tuniques rouges, survêtements bleus-marine et jambes interminables en ont montré l’exemple. La première entrée des amies de Sylvia est pour le moins corsée : grands jetés, ballotés et déboulés, en groupe et en musique – on comprend vite pourquoi ces rôles sont toujours confié à des solistes. Ursula Hageli les fait répéter sans concession sur les lignes, les épaulements ou la tenue des arcs, et on a droit à une heure de répétition digne d’un corps de ballet professionnel.

Les demoiselles sont chaudement applaudies pour leurs efforts, et les solistes entrent en scène (pas de deux ici, avec une caméra qui fait n'importe quoi mais la distribution est d'actualité). Là encore, personne ne se ménage : ni les répétiteurs, stars ici, inlassablement à la recherche d’améliorations ; ni le pianiste, dont j’admire la patience et la légèreté du doigté ; ni les danseurs eux-mêmes. Miss Hamilton reste ravissante même lorsqu’elle est en difficulté, et peut faire confiance à son partenaire pour la soutenir. Lorsqu’elle n'arrive plus à passer la double-pirouette suivie d’un fouetté arabesque située au début de sa variation (2'10) qu’elle avait superbement réussi la première fois, la jeune soliste fait preuve d’une belle ténacité pour y parvenir à nouveau.
Le travail de répétition s’expose en toute simplicité ; Clare Thurman, Ballet Education Manager, explique patiemment le synopsis du ballet au fur et à mesure ; et c’est déjà le temps consacré aux questions des spectateurs. Les artistes, visiblement roués à ces opérations de communication, y répondent en toute décontraction. Quand on pense au cérémonial auquel on n’échappe pas à Paris : ici, les danseurs s’échauffent sur scène lorsque les spectateurs s’installent dans la salle ; c’est tout dire.

04/11/2010

Innocent warming

Aujourd'hui en rentrant du boulot, j'ai croisé des smoothies en bonnet.
 
 
On ne s'étonne plus de rien.