24/12/2010

An evening with Lopatkina & friends

21/12, Opéra Bastille

C’était la soirée des premières, comme me l’a fait remarquer Fab’ en partant. Première rencontre interblogs, première attente à la sortie des artistes pour la moitié d’entre nous, première série de Lac des Cygnes pour moi (premier Lac à une représentation près), première fois que je voyais la mythique Uliana Lopatkina en vrai. On la connaissait toutes pour l’avoir vue dans le documentaire Ballerina de Bertrand Normand, et certaines gardaient un souvenir ébloui de son passage à Versailles l’an dernier – assez pour convaincre les autres de ne pas la manquer cette fois.

Par chance, un petit rat d’Opéra pariso-londonien m’avait glissé les dates de sa venue bien avant l’ouverture des réservations sur internet, et je n’avais pas eu trop de mal à me procurer des places. D’autres auront dû pour pouvoir rentrer affronter le triste sort réservé à ceux qui tentent l’aventure des places de dernière minute : 4h d’attente dehors en hiver, à observer les vigiles bien au chaud dans leur aquarium chauffé mais vide... Visiblement, les danseurs aussi ont eu du mal à se trouver des places, puisque plusieurs d’entre eux attendaient en quête d’un fauteuil vide avant le début du spectacle. Mathilde Froustey y réussira, deux rangs derrière moi (petite pensée émue pour Palpatine, qui était ailleurs ce soir-là) ; Marie-Agnès Gillot devra se contenter de s’asseoir sur un parapet. N’est pas VIP qui le mérite.

Gathering and discoveries

Arrivée en métro, je commence par me tromper de sortie (c’était sans doute trop difficile d’écrire en gros « Opéra Bastille – PAR ICI » à une extrémité du quai) et je dois faire le tour de la place pour rentrer dans le hall déjà bondé, où je retrouve Mimy. Nous échangeons quelques mots avec une sympathique balletomane japonaise avant de réussir à mettre la main sur les autres bloggeuses, reconnues à la couleur des sacs et des lunettes (bon, le fait que Mimy et Amélie se soient déjà rencontrées auparavant a un peu aidé). Ciel, il faut lever la tête pour leur parler. Le temps de faire les présentations, et c'est déjà l'heure de trouver nos places. J’avais fait des frais pour la belle Russe, et me voilà dans les tous premiers rangs du parterre. Le spectacle peut commencer.


J’avais découvert ce ballet samedi, vu de loin. A quelques mètres de la scène, l’effet n’est pas le même. Si les alignements impeccables du corps de ballet gagnent à être vus d’au-dessus, le jeu des danseurs dans les duos Siegfried/Rothbart/Odile/Odette/Siegfried (2x2) s’apprécie mieux de près. Les costumes et les décors, simples et épurés – à tel point qu’on a du mal à s’imaginer une cour princière – concentrent l’attention sur les mouvements de groupe, qui meublent ce grand espace scénique. Quel plaisir, d’abord, de retrouver cette propreté familière et de si belles lignes. Si contrairement à d’autres, ce premier acte de divertissements ne me paraît pas trop long, le pas-de-trois est un interlude plaisant. Ludmila Pagliero est légère et dynamique, et le ballon d’Emmanuel Thibault fait murmurer – je n’attends pas qu’un garçon termine ses sauts en même temps que les filles. Mille regrets toutefois de ne pas voir ce soir Mlle Ould Brahman.


José Martinez est un prince distant, ennuyé par le bal, perdu dans ses rêveries, et indéniablement troublé son jeune précepteur. Stéphane Bullion, que je n’aurais jamais imaginé si petit comparé au longiligne Martinez, ne le lâche pas des yeux, même lorsqu’il lui met dans les bras des jeunes princesses avec un dédain caractérisé. La valse des hommes à la fin du premier acte est du grand Noureev – après les kitscheries anglaises je ne demande pas mieux. La variation pensive est mené de main de maître par un J. Martinez aguerri et accompli, sous le regard intense de son possessif précepteur. Les tours qu’ils inflige ensuite au prince, auxquels correspondent en écho ceux de Rothbart dans le pas-de-trois final, annoncent déjà le tourbillon hypnotique du cygne noir.

Appearance of The Swan

Car on attend quand même les cygnes. L’idée de lier les actes I et II, sans baisser de rideau, est assez ingénieuse, et nous fait directement entrer dans la rêverie du prince. On oublie vite - tout comme lui - les colonnes carcérales du palais. L’apparition de Lopatkina suscite des applaudissements bienvenus dont on n’a pas l’habitude. Bien que je n’ai vu ce ballet qu’une fois auparavant, on perçoit tout de suite la différence.
Comme il a été dit sur un forum, la version Noureev du Lac est centrée sur le personnage du prince, et le cygne, de figure archétypale de la danseuse par excellence comme il peut l’être en Russie, n’est plus qu’un personnage secondaire, dédoublé d’ailleurs à l’infini par les autres danseuses. Uliana Lopatkina remet les choses à leur place. Elle ne cherche pas à s’intégrer à cette interprétation. C’est elle, la star, la ballerine reine, qui n’a rien d’un fantasme. Elle n’a de double que la perfide Odile, car impossible de voir son reflet dans le corps de ballet : ce n’est pas la même école. Des bras ondulants, dégagés des épaules, des piétinés qui la font glisser sans la moindre secousse, tout vit et témoigne d’un investissement total. On s’en prend tellement dans la figure que j’ai du mal à me faire une idée au deuxième acte, et que ce n’est qu’en la retrouvant au suivant que j’accroche complètement.


L’entrée du corps de ballet est belle à pleurer – rappelons que les actes blancs ont été réglés par Lev Ivanov, Marius Petipa en ayant seulement dessiné les grandes lignes. Les quatre petits cygnes sont tellement attendus que je peine à y voir autre chose qu’un passage obligé. La variation « heureuse de J. Martinez est un bonheur de précision, et bien que ce danseur ne soit pas celui qui me touche le plus, j’avoue que son jeu et sa technique me convainquent. Etrange ceci dit de ne pas le voir en compagnie d’Agnès Letestu, les pas-de-deux en paraissant presque maladroits.

L’entracte arrive, nous permettant d’échanger nos impressions. B#1 et L*** sont aussi de la partie, et les avis fusent comme on en a peu l’habitude. Qu’est-ce que vous avez pensé de Lopatkina, qui est convaincu par Bullion, est-ce que Thibaut danse vraiment tout seul, qui est embêté par ses voisins ? Cams n’a pas été servie, et j’ai pour ma part hérité de deux gamines qui n’ont strictement rien à faire de ce qui se passe sur scène, ne se redressent même pas pour les cygnes et passent le spectacle à discuter, fouiller dans leurs sacs ou jouer sur leurs téléphones portables... je ne vous raconte pas la bataille de guilis pendant le solo de Siegfried. Mais la sonnerie retentit déjà.

The gorgeous and the elevated

Les danses de caractère mettent en valeur le corps de ballet, et en particulier les nouvelles têtes, de celles et ceux qui étaient encore à l’Ecole de Danse l’année dernière. E. Guérineau est charmante dans la napolitaine et joue beaucoup avec son partenaire. Ma surprise de la série aura été un S. Phavorin très investi dans la danse espagnole, que je découvrais dans du classique. F. Magnenet aussi se détache selon moi du corps de ballet, et j’ai hâte de le voir étrenner son rang de premier danseur l’année prochaine. Les costumes sont très beaux. Le prince s’ennuie.


L’arrivée de Odile et Rothbart le réveille. J’adhère complètement à cette Odile vive, au regard ravageur.  Même si ses fouettés ne sont pas parfaits, U. Lopatkina est à l’aise en technique, développe derrière l’oreille et passe les tours attitudes avec une facilité déconcertante. En voyant sa connivence avec Rothbart-Bullion, je me demande pourquoi on ne les a pas mis ensemble. Ce dernier reste très présent tout du long. Sa variation part très bien, avec beaucoup de force – dommage, il est déstabilisé lors de ses tours attitudes – mais il se reprend avec un manège de jetés entrecoupés de tours d’une vitesse et d’une précision surprenantes, dont des doubles-tours en l’air enchaînés finis dans une 5ème impeccable.

Les applaudissements et les saluts à la fin de la coda me gênent un peu : je trouve qu’ils coupent l’émotion dans laquelle nous place l’intrigue qui se noue autour de Siegfried, d’autant qu’ils accentuent le côté cirque qui brise l’illusion du spectacle. Le départ de Rothbart et Odile triomphants n’en reste pas moins impressionnant. Le cygne blanc qui double les bras du cygne russe n’est malheureusement pas très crédible de près, mais ce n’était pas un cadeau. Cette fois, le rideau se baisse.


On retrouve quelques instants plus tard Siegfried, qui recommence à rêver. Les cygnes s’assemblent autour de lui, et la scène qui se déroule dans le palais donne plus que jamais l’impression du songe. L’acte IV tout entier est un moment de magie. U. Lopatkina est superbe d’intensité dramatique, une Odette éplorée devant un Siegfried perturbé et désolé ; S. Bullion domine sans vergogne. L’image de la scène finale, lorsque Odette prête à se jeter dans le lac prend la pose de la Mort du Cygne tandis que Rothbart s’avance et écrase le prince déjà noyé dans les fumées, est assez marquante.

Ovation lors des saluts. Malgré la lumière rallumée très, très vite, le rideau s’ouvre une dernière fois pour nous permettre d’applaudir comme il se doit l’invitée russe. Le chef n’échappe pas à quelques huées – bon, malgré un violon solo qui sonnait faux (aussi un peu maltraité par les tempi ralentis) ce n’était pas si terrible (le jour où on voudra des moments de grâce musicaux, on cessera de payer les orchestres au rabais). Le ballet qui m’avait paru très long samedi est cette fois passé comme un éclair.


A la sortie des artistes, on retrouve enfin le Petit Rat, qui a du mérite d’être encore là après sa journée marathon. Et ça papote de plus belle : pourquoi (pourqui) y-a-t-il un défilé le soir de la dernière de Coppélia, qui dansera Odette les 24 & 27, qu’est-ce que Ganio/Heymann ont fait du rôle, est-ce que les Pass marcheront en fin de série, quand sont prévus les adieux de José Martinez... Le voilà qui arrive justement : on sort notre programme (où l’on peut lire l’article d’une autre blogueuse) pour se le faire dédicacer, je reste bouche bée devant tant de sympathie. Qui a pensé que les danseurs étaient des êtres éthérés et inaccessibles ? Le corps du ballet continue de défiler, certaines d’entre nous abandonnent. On ne verra pas Stéphane Bullion, ça m’évitera de tomber en pamoison, et Uliana Lopatkina sort enfin à minuit moins le quart, l’air épuisé mais d’une patience à toute épreuve. La soirée s’achève sur la promesse de se retrouver très vite.

En attendant ne manquez pas d’aller lire les blogs des demoiselles citées dans l’article...

Joyeux noël à tous !

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