20/11/2010

Very kitsch Sylvia, part 2 – In performance

03/11 & 06/11

Un mois après cette journée de partage et de découverte, le moment est venu de découvrir le ballet sur scène et en costumes. Amateurs de la juste mesure, prenez garde : kitschy Sylvia a décidé de nous faire voyager parmi les mythes. Ce ballet de Frederick Ashton, « le plus anglais des chorégraphes » (bien que né en Equateur), créé en 1952 en hommage au style français du 19e siècle, sur une partition de Léo Delibes et un argument du poète italien le Tasse, abandonné par son propre créateur pour finir par être remonté par Christopher Newton en 2004 au terme d’un processus épique… ne s’embarrasse guère de crédibilité. Un argument de ballet improbable ? Pléonasme. N’empêche qu’on est en droit de penser que tous ces gens avaient mangé trop de brandy butter pour être vraiment honnêtes. L’argument donne :

a huntress nymph, sworn to chastity, is compelled by Eros to fall in love with a shepherd whom she believes she has just killed, before being kidnapped by a besotted hunter whose attentions she has to deflect until the god can rescue her and bring about a happy ending.

Rajoutez à ce scénario de roman pastoral des statues qui s’animent, des bergers vêtus en légionnaires romains et un iznogood gesticulant : on perd vite le fil. Reprenons donc pas à pas.


Act I: A sacred wood 

L’avantage des places de côté, c’est que si l’on manque quelques effets spéciaux en fond de scène (et accessoirement la moitié des variations), on profite de la musique en version concert avec vue sur l’orchestre ; un luxe non négligeable lorsque l’ouverture est aussi longue. Ça savonne à grands coups d’archets, pour se transformer en une mousse délicate et flûtée - la musique de Delibes reste un mystère pour moi.

Le rideau s’ouvre sur un paysage brumeux de sous-bois, où gazouillent les créatures que l’on s’attend à trouver dans ce genre d’endroit : naïades, dryades, sylvains et faunes, dansant pour Eros statué (le pauvre). Les naïades sont maquillées en vamp, les faunes ont des tutus et des cornes dans les cheveux – franchement à les voir on se dit qu’ils devraient faire grève un peu plus souvent, au moins contre leur costumier.


Ce joyeux monde est interrompu par l’arrivée du berger Aminta, un bellâtre égaré sans consistance – mais sa tunique grecque fait qu’on s’en fiche complètement (Roberto Bolle était parfait dans le rôle ; Rupert Pennefather et Sergei Polunin n’ont pas démérité). Abandonnant sa craquante cape en peau de chèvre à l’entrée des coulisses (une canne à pêche – sans rire – servira à la récupérer), il se voit obligé d’entamer un solo lyrique à peine entré en scène. Il est amoureux de Sylvia, la nymphe de Diane, et espère bien la retrouver ici.

Marianela Nuñez

Sans surprise, celle-ci débarque donc à son tour, et accomplit avec ses soubrettes une danse guerrière pour célébrer le succès de leur chasse (oui, au ROH aussi ils ont des tigres en peluche). Marianela Nuñez est parfaite en Sylvia, alliant la pureté de la nymphe et la ténacité de la guerrière. Ses jetés volent haut, ses développés sont impeccables. Lauren Cuthbertson dégage pour sa part une joie de danser communicative, mais semble justement un peu trop femme épanouie dès sa première entrée. Son jeu est moins lisible que celui de Ms Nuñez, ceci dit on ne trouve rien à lui reprocher techniquement.
 

Les nymphes ne tardent pas à découvrir Aminta, qui se rince l’œil planqué derrière la statue d’Eros (il n’est pas très courageux comme héros, et passe la majeure partie du ballet à tenter de se faire oublier). Se jetant aux pieds de Sylvia, il lui déclare son amour, mais la belle outragée le rejette et le perce au cœur, prouvant que son arc minuscule n’était pas seulement décoratif. Tout aurait pu s’arrêter là ; c’était sans compter l’intervention d’Eros (l’imbécile) qui riposte en shootant Sylvia. Mais celle-ci enlève la flèche et fait une sortie de toute beauté pour le corps de ballet : on a rarement l’occasion d’admirer des tours fouettés exécutés à huit.

 Aminta reste seul à agoniser, mais pas pour longtemps. Surgit une espèce d’Ali Baba tout excité : Orion, le chasseur démoniaque, qui jubile de voir le berger se tortiller – de la non-assistance à personne en danger devant 2000 témoins, on aura tout vu – et s’en retourne dans sa caverne aux merveilles en embarquant Sylvia au passage. Le suspect revient toujours sur les lieux de son crime ; Orion Baba l’a bien compris.

Aminta qui commence à ne plus donner signe de vie reçoit ensuite une seconde visite : celle de paysans sur la route des champs, passés rendre hommage au dieu Eros. L’une des paysannes – on l’appellera Astrée – tient un mouton en peluche dans ses bras (!). Un autre – on l’appellera Céladon – finit par découvrir Aminta (pourtant étalé en avant-scène depuis 10 min) et appelle ses amis qui entament aussitôt un numéro de pleureuses grecques. C’est sur ces entrefaites qu’intervient un nouveau personnage : après les faunes, les nymphes, les paysans romains, le berger qui se la joue Peau d’Âne et Ali, “a strange cloaked figure appears among them”, faites place à la Sorcière.

Il faut dire qu’elle aurait manqué au scénario. Non seulement elle distrait, déride Delibes et le public avec un jeu de pieds irrésistible (mention spéciale à celui de Johannes Stepanek), qui n’est pas sans rappeler la Clog Dance de La Fille Mal Gardée, mais elle ramène Aminta à la vie pour l’envoyer à la recherche de Sylvia. Le premier acte s’achève sur la sorcière dévoilant sa véritable identité (je vous le donne en mille). Il était temps.
 

Act II: Orion’s island cave 

Ce deuxième acte, entièrement reconstitué par Christopher Newton – mais pas re-chorégraphié, non, « simplement embelli ce qui était » - vous fait sauter d’un siècle, du roman précieux aux Lettres Persanes. Orion, dans sa caverne avec bijoux, harem et esclaves, tente de séduire Sylvia, désormais éperdue d’amour pour son berger (qu’elle a vite oublié avoir tué). Tentant de s’évader, elle fait boire Orion jusqu’à ce qu’il tombe ivre mort, mais ayant oublié le mot de passe, elle manque ensuite de subir le même sort que le  malchanceux frère d’Ali Baba. Fortunately, un deux ex machina vient résoudre le problème (quand je vous dis que ce ballet mélange les genres) : Eros appelé à l’aide surgit en arrière-scène, des petites ailes dorées dans le dos, et comme il a tout prévu (on se demande vraiment comment Sylvia peut préférer Aminta), il l’emmène sur un bateau rejoindre son amant.


Dommage que les costumes terriblement kitch là encore cassent la sensualité de cette scène orientale, la faisant manquer à ses promesses. Marianela Nuñez fait trop petite chose à mon goût dans ce registre ; Lauren Cuthbertson, on s’y attendait, convient mieux, et on y aurait sans doute cru si le lacet de son chausson n’avait pas choisi ce moment pour faire son apparition. Il n’y a cependant qu’une danseuse Principal(e) pour le remettre aussi gracieusement en fond de scène, au milieu d’un flirt avec Orion, avant d’enchaîner le plus naturellement du monde sur une diagonale de grands jetés…

Même une scène de séduction ne se conçoit pas sans sa touche d’humour dans un ballet d’Ashton : les esclaves, parmi lesquels on reconnaît David Trzensimiech, font beaucoup rire le public britannique. 


Act III: The sea coast near the temple of Diana

… où l’on retrouve Astrée & Céladon et leur bande de joyeux compagnons en train de célébrer Bacchus dans des costumes aux couleurs douteuses qui en disent long sur l’investissement du costumier dans son travail de recherche. Aminta toujours aussi égaré vient jouer les trouble-fêtes : venant chercher Sylvia auprès du temple de Diana, il trouve porte close. Le voilà tout dépité ; mais n’est-ce pas le bateau d’Eros qu’on aperçoit déjà au loin ? Sylvia a retrouvé son tutu et ses amies. Le dieu réunit les amants.

Lauren Cuthbertson et Sergei Polunin

Les réjouissances peuvent reprendre, cette fois sous la forme d’un Grand pas (seule partie du ballet conservée par Ashton) qui n’est pas sans rappeler la fantaisie de La Belle au Bois Dormant : un étalage à la française, comme disait Noureev, avec plat de résistance et entremets. Problème : si les danseurs du ROH possèdent de formidables extensions, leur jeu de pieds n’atteint pas la propreté du style français. Je réalise alors pourquoi j’avais gardé une toute autre image de ce ballet : l’ayant vu interprété par le Ballet National de Chine en janvier 2007 à l’Opéra de Paris, j’avais été émerveillée par l’élévation, les rotations mais aussi la précision des danseurs chinois, qui restituaient au fond toute sa raison d’être à la chorégraphie d’origine.

Il n’en demeure pas moins que ça valait le coup d’attendre, rien que pour les morceaux de bravoure de Polunin ou le style de Nuñez. Point de Chat Botté ici, mais deux charmants satyres. Iohna Loots et Paul Kay, le premier soir, paraissent tout droit sortis d’un rayon de décoration pour cupcakes. James Hay, la deuxième fois, me semble complètement à contre-emploi : je ne comprends pas pourquoi ce jeune homme aux belles lignes et au style propre de danseur noble reste cantonné à ce type de rôle (il interprétera encore le bouffon de Cinderella).



Le ballet aurait pu s’arrêter là ; peine perdue. Orion interrompt les réjouissances et vient  demander des comptes à Sylvia pour avoir filé à l’anglaise [taken French leave]. La nymphe se réfugie dans le temple, laissant son vaillant berger la défendre... quelle étrange idée. Celui-ci abandonne vite toute velléité d’héroïsme face à Orion et préfère retourner faire le mort en avant-scène. Est-ce un ballet féministe en fin de compte ? C’est finalement Diane, excédée par Orion qui s’en prend à son temple (sa perspective ne s'en trouve guère en valeur) qui en sort comme une furie et le tue. Pour faire bonne mesure, elle interdit l’union des deux traîtres, reprochant à Sylvia de s’être laissée corrompre. Heureusement pour eux, Eros-la-Sorcière veille au grain : il rappelle à la déesse sa propre faiblesse pour le berger Endymion (shepherd-power, décidément), et obtient sa bénédiction. Happy end.

Ce ballet obtient sans discussion le prix du scénario le plus délirant - mais aussi celui des effets spéciaux et des costumes les plus ridicules. Pour le revoir, c'est ici. Mais si le sweet taste anglais vous colle des caries, allez plutôt faire un tour par là, c'est aussi d'actualité...

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