13/11/2010

In a dream with Rambert

Il y a des gens qui viennent à Londres pour voir de la danse, d’autres pour faire du shopping. Ceux-là, on les récupère à 18h trempés et harassés par une journée de marche à travers Oxford Street, Regent Street et Bond Street ; mieux vaut d’ailleurs être efficace pour les intercepter entre la boutique de tailleur chic et la chambre d’hôtel miniature si on espère les sortir un peu. Fort heureusement, la technique ne m’est pas tout à fait étrangère : rien de plus difficile en soi qu’il ne pouvait l’être de coincer un khâgneux entre sa salle de classe et son lit vers 18h en décembre (la prépa est décidément une école de la vie) ; il suffit les nourrir à grand renfort de smoothies multivitaminés et de sandwiches Mark & Spencer, et les voilà repartis pour un tour.

Sadler`s Wells

Direction donc le Sadler’s Wells, un théâtre populaire du nord de Londres qui est aussi l’un des plus anciens de la ville (fondé en 1683, l’actuel bâtiment, 7ème du nom, étant construit sur le lieu d’origine) et se fait un devoir d’accueillir toutes les formes de danse. On y voit tourner de nombreuses troupes, du Birmingham Royal Ballet à l’American Ballet Theatre, en passant par une Cinderella de Matthew Bourne et le Genée International Ballet Competition. Ce soir, un triple bill contemporain de la Rambert Dance Company est au programme. C’est à peine si l’on doit se donner la peine d’acheter des places, vu que l’on rentre dans cette salle comme dans un moulin : personne ne vous demande de présenter vos billets, et comme dans tous les théâtres anglais vous êtes livrés à vous-même pour trouver votre siège. Par chance, c’est généralement bien indiqué, et comme Palpatine le constate, j’ai un excellent sens de l’orientation (que je perds toutefois lorsque je suis trop mal placée : dans ce cas il n’est pas rare que je me retrouve parmi les rangs de 1ère catégorie en toute inconscience). Cette fois-là on n’a pas à se plaindre, des places au fond du 1er balcon avec visibilité réduite sur… les cintres, mais les danseurs mesurant rarement plus de 6 m de haut, ce n’est pas très dérangeant.

Les lumières baissent, les spectateurs sortent leurs paquets de chips – ce seront les petits pots de glaces à l’entracte – et le lourd rideau de scène en velours mauve se lève. Pas d’orchestre pour cette première partie (d’ailleurs, me fait remarquer Palpatine, on avait assez peu de chances de voir débarquer Yo-Yo Ma dans cette fosse… « un chanteur ? » « non, un violoncelliste hyper-célèbre » « … »), la musique enregistrée mêle cordes vibrantes et touches de voix (celle de Bobby McFerrin, finalement), préludes de Bach et accents irlandais, c’est assez particulier mais colle parfaitement à l’ambiance du ballet.

Des clowns, toute une famille, habillés en blanc, qui font rire parfois mais surtout sourire, de tendresse, de drôlerie et de poésie. On a les parents qui profitent du sommeil de leurs enfants pour redevenir amants, et partager un moment de complicité… teinté de culpabilité, d’après la manière empressée dont la mère va bercer les petits qui se réveillent et les observent avec cet émerveillement naïf que tous les enfants ont connu. On a la grande sœur, maladroite, qui s’explore, balançant entre la petite fille qu’elle était et la femme dont elle revêt déjà la sensualité. On a la gamine au béret rouge, qui ne se pose pas encore tant de questions, avec toute la franchise et la joie décomplexée de son jeune âge, et qui fait l’avion sur les épaules de son père avant de se mettre à danser dans tous les sens. Ses deux frères, aussi joueurs que virtuoses, qui logiquement s’excitent et se concurrencent l’un l’autre. Et enfin la joie d’être ensemble qui réunit toute la famille le temps d’un pas de six aussi débridé que parfaitement réglé.
La danse est liée, les corps cèdent à des points de gravité dont on perd l’habitude en danse classique, les rôles sont enlevés avec brio ; Hush est un charmant ballet qui me réconcilie avec la danse contemporaine.

Hush, Rambert Dance Company

Les ballets narratifs me semblent toujours plus faciles d’abord. Les deux autres pièces de la soirée m’ont moins transportée, sans pour autant que l’ennui ne me gâche le plaisir de découvrir cette troupe. Le n°2, Awakenings, m’évoque vaguement le monde du travail, des individus qui évoluent sans se voir, chacun à leur façon, puis des rencontres fugitives, parfois étonnées, rivales ou amoureuses, des vies qui se croisent et se découvrent. Un mouvement de masse pour finir, mais jamais tout à fait homogène, et chacun repart comme il était venu - seul.
(Je découvrirai plus tard dans le programme que ce ballet évoquait la grippe espagnole de 1918, et des survivants écrasés par leurs émotions au réveil. L’avantage du contemporain, c’est bien sa subjectivité…)

Cardoon Club, Rambert Dance Company

Cardoon Club, pour conclure le spectacle, est un numéro de cabaret. Les danseurs sortent leurs griffes et nous font voir leurs couleurs, on passe un bon moment mais le ballet s’éternise à mon goût : trop répétitif, il gagnerait sans doute à être raccourci. L’un des meilleurs passages réside dans la parodie en modèle réduit des différents styles de danse, lorsque les danseurs masqués jusqu’au buste par un muret reproduisent leurs pas avec des bâtons en guise de jambes. Difficile à expliquer mais efficace, surtout lorsque de vrais danseurs apparaissent sur le côté pour danser en cadence avec les bâtons censés les représenter…

L’orchestre contribue au succès de la soirée, avec un niveau plus qu’appréciable pour une compagnie qui ne cesse de tourner. Sa découverte a été une bonne surprise, que j'espère partagée par mon confrère parisien...

Aucun commentaire: